Réfugiés burkinabè au Bénin, au Ghana et au Togo : quel avenir après les accords de Lomé ?

Quel avenir attend les Burkinabè qui ont trouvé refuge au Bénin, au Ghana et au Togo ? Telle est la question qui s’impose depuis la signature, le 11 septembre à Lomé, de trois accords tripartites entre le Burkina Faso, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR) et chacun des trois pays d’accueil. L’enjeu dépasse largement le cadre diplomatique : il s’agit de préparer, le moment venu, un retour volontaire, sûr et digne de populations chassées par l’insécurité. Mais suffit-il de signer un texte pour transformer une promesse en réalité durable ?

Autrement dit, l’étape franchie dans la capitale togolaise dessine une méthode plus qu’elle n’annonce un mouvement de population. Et elle rappelle une évidence que les négociations ne peuvent pas contourner : aucun rapatriement ne tiendra dans le temps si la sécurité et les droits des habitants ne sont pas effectivement assurés au Burkina Faso.

Trois accords à Lomé, mais aucun départ programmé

La prudence est nécessaire dès la première lecture des documents. Leur signature ne déclenche aucun rapatriement immédiat. Elle installe plutôt un cadre de coopération entre le Burkina Faso, le HCR et chacun des trois pays d’accueil — Bénin, Ghana et Togo. Les textes prévoient des dispositifs de concertation, de suivi et de préparation des éventuelles opérations de retour, ainsi que de réintégration des personnes concernées.

Cette distinction n’est pas un détail de vocabulaire. Dans une région sahélienne où les déplacements forcés se sont installés dans la durée, le mot « retour » peut vite être entendu comme une invitation à plier bagage. Le principe porté par le HCR va dans un sens opposé : le rapatriement doit rester volontaire, sûr et digne, et chaque réfugié doit pouvoir décider de son avenir en connaissance de cause.

Des pays d’accueil en première ligne d’une crise qu’ils n’ont pas provoquée

Voilà plusieurs années que l’instabilité au Burkina Faso pousse des milliers de personnes à passer les frontières. Le Bénin, le Ghana et le Togo se retrouvent ainsi exposés au premier chef à une crise dont ils ne sont pas à l’origine.

Les chiffres du HCR traduisent l’ampleur du phénomène.

Bénin : plus de 11 000 réfugiés recensés au 31 mai 2026

Le pays comptait, à cette date, plus de 11 000 personnes originaires du Burkina Faso bénéficiant d’une protection.

Ghana : 13 368 réfugiés burkinabè et des centres d’accueil à Tarikom et Zini

Les statistiques de juin 2026 faisaient état de 13 368 réfugiés burkinabè, soit près des deux tiers de l’ensemble de la population réfugiée du pays. Abritan les arrivées frontalières, les centres de Tarikom et de Zini ont été mis en place, et le statut de réfugié prima facie a été accordé dès février 2025 aux Burkinabè cherchant protection.

Togo : environ 65 100 réfugiés et demandeurs d’asile, dont 86 % de Burkinabè

Le Togo continue lui aussi d’enregistrer des arrivées importantes de populations fuyant l’insécurité sahélienne. En juin 2026, le pays accueillait selon le HCR environ 65 100 réfugiés et demandeurs d’asile, parmi lesquels 86 % étaient originaires du Burkina Faso.

Ces données donnent une tout autre épaisseur aux accords de Lomé. Ils ne portent pas sur des flux abstraits. Derrière chaque opération envisagée, il y a des familles qui ont quitté leur village, laissé derrière elles leurs biens et parfois perdu des proches.

Le retour ne peut pas effacer les causes de l’exil

C’est précisément là que le rôle des autorités burkinabè devient déterminant. Le pays fait face depuis plusieurs années à une insurrection menée notamment par des groupes armés islamistes, mais aussi à de graves mises en cause concernant les opérations des forces gouvernementales et des milices alliées.

Violations documentées : 57 incidents recensés dans un rapport d’avril 2026

Human Rights Watch estime que la situation des droits humains s’est encore dégradée en 2025. L’organisation documente des exactions imputées à la fois aux groupes armés islamistes et aux forces gouvernementales ainsi qu’aux milices pro-gouvernementales : meurtres de civils, déplacements forcés, restrictions croissantes contre les médias, l’opposition et la société civile.

Dans un rapport publié en avril 2026, l’organisation a recensé 57 incidents et recueilli les témoignages de centaines de personnes pour examiner les violences commises depuis 2023. Elle considère que les forces burkinabè et leurs milices alliées, comme les groupes armés islamistes, portent la responsabilité de graves abus susceptibles de relever de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité, et demande que des enquêtes crédibles établissent les responsabilités.

Ces accusations pèsent directement sur le contexte dans lequel les réfugiés seraient appelés à rentrer. Un rapatriement ne peut donc pas être considéré comme une solution au seul motif qu’un accord a été paraphé.

Une transition prolongée et un espace civique restreint

Depuis le coup d’État de septembre 2022, le Burkina Faso est dirigé par les autorités militaires conduites par le capitaine Ibrahim Traoré. Human Rights Watch rapporte que la junte a prolongé la période de transition et réduit l’espace politique et civique, par des mesures visant des journalistes, des opposants et des organisations de la société civile.

L’organisation dit aussi avoir documenté des disparitions, des enrôlements forcés et des restrictions frappant les voix critiques. En mai 2026, elle dénonçait encore un durcissement des mesures contre les médias indépendants et l’accès à l’information.

Les garanties de sécurité, clé de voûte de tout retour

Pour les réfugiés, ces éléments ne relèvent pas de l’arrière-plan. La question centrale demeure celle de la protection, et elle se décline en interrogations très concrètes :

  • Pourront-ils retrouver leurs villages sans craindre de nouvelles violences ?
  • Leurs maisons et leurs terres seront-elles accessibles ?
  • Pourront-ils obtenir des documents d’état civil, des soins, une scolarité pour leurs enfants et des moyens de subsistance ?
  • Disposeront-ils de mécanismes leur permettant de signaler d’éventuelles violations ?

Le HCR le rappelle : un retour durable suppose que les causes profondes du déplacement soient suffisamment traitées et que la paix permette aux personnes de vivre sans être contraintes de fuir de nouveau.

Bénin, Ghana et Togo : une responsabilité régionale assumée

Dans ce contexte, la position du Bénin, du Ghana et du Togo constitue une pièce maîtresse du dispositif régional. En accueillant des populations contraintes de partir, ces trois États ont assumé une charge humanitaire lourde, alors même qu’ils affrontent leurs propres défis sécuritaires et économiques.

L’accord de Lomé présente justement l’avantage de ne pas opposer accueil et retour. Il offre aux pays concernés un cadre pour préparer la suite tout en préservant le principe du volontariat. C’est également un signal de coopération régionale : les pays du Golfe de Guinée subissent de plein fouet les retombées de la crise sahélienne, et des mouvements de populations qui ignorent les frontières exigent une coordination entre États, organisations internationales et communautés locales.

Le Bénin, le Ghana et le Togo ne sont donc pas seulement des voisins du Burkina Faso : ils sont devenus des acteurs à part entière de la réponse régionale.

Une feuille de route, pas encore un calendrier

Les accords de Lomé ressemblent davantage à une feuille de route qu’à un planning de rapatriement. Leur portée dépendra de leur application concrète et, surtout, de l’évolution de la situation au Burkina Faso.

Le message adressé aux réfugiés reste limpide : le retour devra être volontaire et n’intervenir que lorsque les conditions de sécurité et de dignité seront réunies. Cette prudence se justifie d’autant plus que le contexte burkinabè demeure marqué par les violences armées et par les accusations d’exactions visant plusieurs acteurs du conflit.

Pour le Bénin, le Ghana et le Togo, le défi est désormais double : continuer à protéger celles et ceux qui ont besoin d’asile, tout en préparant avec le HCR et les autorités burkinabè les conditions d’un éventuel retour.

Ce qui mesurera vraiment le succès de ce processus

Un réfugié ne rentre réellement chez lui que lorsqu’il peut y vivre en sécurité. Le succès des accords de Lomé ne se lira donc pas au nombre de personnes ramenées vers le Burkina Faso, mais au nombre de celles capables de revenir librement, de retrouver leurs communautés et d’y rebâtir leur vie sans être obligées de fuir une nouvelle fois.