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Kribi, 15 ans après : comment un chantier chinois a bouleversé l’économie camerounaise

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Les coulisses d’une transformation portée par le port de Kribi

Il y a quinze ans, Mboro n’était qu’un modeste village de pêcheurs perdu au sud du Cameroun, accessible par des pistes poussiéreuses et un environnement naturel préservé. Aujourd’hui, cette petite localité est devenue l’épicentre d’un chantier monumental, celui du port en eau profonde de Kribi, un projet chinois qui a redessiné les contours économiques d’un pays entier. Derrière les grues et les conteneurs se cachent des choix stratégiques, des financements audacieux et une vision industrielle qui a bouleversé le quotidien de milliers de Camerounais. Penchons-nous sur les mécanismes secrets de cette métamorphose.

Du sable et des récifs au géant logistique : la genèse du projet

Dès les années 1970, les autorités camerounaises caressaient l’idée de doter le pays d’un port en eau profonde pour pallier les limites du port de Douala, asphyxié par des eaux peu profondes et un trafic congestionné. Ce rêve s’est concrétisé en 2010 avec l’arrivée de la China Harbour Engineering Company (CHEC), chargée de concrétiser l’ambition nationale. Gu Gaobai, aujourd’hui directeur général des projets de la CHEC au Cameroun, se souvient des premiers pas sur ce site alors désertique : « Nous progressions avec peine sur des pistes en terre battue, sans repères autres que les récifs émergents et une plage de sable. L’emplacement du futur port se résumait à une étendue sauvage, mais stratégique. »

Une infrastructure pharaonique pour un avenir industriel

Le pari était de taille : créer ex nihilo une plateforme capable d’accueillir des navires de 100 000 tonnes, avec un tirant d’eau dépassant les 16 mètres. Les travaux, étalés sur plusieurs années, ont nécessité des investissements colossaux et une coordination sans faille entre les équipes chinoises et camerounaises. Résultat ? Un complexe portuaire doté de six postes d’amarrage, d’un terminal à conteneurs ultra-moderne et d’une zone industrielle en expansion constante. « Kribi n’est plus un simple port, c’est un levier de développement régional », confie un observateur économique local.

Mboro à l’ère post-port : quand le village devient une ville en 15 ans

Le bouleversement le plus visible s’observe dans les rues de Mboro et les alentours de Kribi. Les routes dustyères ont cédé la place à des axes bitumés, éclairés la nuit par des lampadaires fonctionnels. Les habitations en banco ont laissé place à des immeubles résidentiels, des centres commerciaux et des établissements scolaires. Jean-Kalvin Assembe, un habitant de la région depuis plus de 50 ans, témoigne : « Je suis né ici, et je n’avais jamais imaginé voir Kribi ainsi. Les changements sont si rapides qu’on peine à suivre ! »

Emplois, commerces et nouvelles opportunités : le cercle vertueux du port

L’essor portuaire a généré une dynamique sans précédent pour l’économie locale. Les chauffeurs de poids lourds, comme Yaya Aboubakar, 68 ans, confirment cette mutation : « Avant, nous devions parcourir des centaines de kilomètres pour trouver des clients. Aujourd’hui, Kribi est une plaque tournante. Les files de camions ne désemplissent pas, et les revenus suivent. » Les petits commerces, autrefois marginaux, bénéficient désormais d’un flux constant de clients, tandis que les entreprises locales se diversifient pour répondre aux besoins de la zone industrielle en plein essor.

Une zone industrielle en plein essor : 400 milliards de FCFA investis en 6 ans

Patrick Mpila Ayissi, responsable des infrastructures de la Zone industrielle du port de Kribi, dresse un bilan impressionnant : « Depuis 2018, les opérateurs industriels ont injecté près de 400 milliards de FCFA (700 millions de dollars) dans la zone, tandis que 18 entreprises tournent déjà à plein régime. » L’ambition est claire : passer d’une zone logistique de 455 hectares à un pôle industriel intégré de 4 000 hectares, capable d’attirer 900 millions de dollars supplémentaires et de créer jusqu’à 150 000 emplois d’ici 2039.

Kribi, nouvelle porte d’entrée de l’Afrique centrale

Le port de Kribi n’est pas qu’un projet camerounais : il se positionne comme une interface majeure pour le commerce sous-régional. En 2024, plus de 12,7 millions de tonnes de marchandises ont transité par ses docks, tandis que le trafic de conteneurs a quadruplé depuis 2018, atteignant 555 000 EVP. Les pays voisins – Gabon, République centrafricaine, Tchad, Congo, Guinée équatoriale – bénéficient désormais d’un accès direct à un hub logistique performant. « MSC et d’autres armateurs ont fait de Kribi une escale incontournable », précise un expert portuaire.

La route Kribi-Lolabé : l’artère vitale du développement

Pour relier ce géant portuaire aux grands axes du pays, la CHEC a construit la route Kribi-Lolabé, une voie express de 120 km. Emmanuel Nganou Djoumessi, ministre camerounais des Travaux publics, en souligne l’impact : « Cette infrastructure réduit les temps de trajet, fluidifie les échanges et renforce l’attractivité industrielle du Cameroun. Sans elle, le port ne serait qu’un colosse aux pieds d’argile. »

Des vies bouleversées : quand le port change des destins

Au-delà des chiffres, c’est une révolution humaine qui s’opère à Kribi. Ngatugirius Ndenya, ancien soudeur à Yaoundé, incarne cette transformation. Arrivé en 2013, il a bénéficié d’un programme de formation en binôme avec des experts chinois : « Avant, je ne savais souder que sur des plateformes basiques. Aujourd’hui, je maîtrise les techniques les plus avancées. La CHEC m’a offert une seconde carrière. » Son témoignage est partagé par des dizaines d’autres travailleurs, dont Armand Guehoada. Ce dernier, parti de presque rien, possède aujourd’hui trois véhicules et subvient sans difficulté aux besoins de sa famille. « Le port m’a donné un avenir », résume-t-il simplement.

Transfert de compétences : l’héritage invisible du projet chinois

Gu Gaobai, à la tête des projets CHEC au Cameroun, met en lumière un aspect souvent sous-estimé : « En 15 ans, nous avons formé des centaines de professionnels camerounais dans des domaines clés comme l’ingénierie portuaire ou la gestion de grands chantiers. Beaucoup de ces techniciens travaillent aujourd’hui dans la zone industrielle voisine, pérennisant l’impact du port. » Un cercle vertueux qui dépasse le cadre du projet initial.

Kribi, symbole d’une coopération sino-camerounaise durable

Alors que le Cameroun et la Chine célèbrent 55 ans de relations diplomatiques, le port de Kribi incarne cette alliance. Financé en grande partie par des prêts concessionnels chinois, ce projet s’inscrit dans une logique de partenariat à long terme. Patrice Melom, directeur général de l’Autorité portuaire de Kribi, est catégorique : « Ce port n’est pas une simple infrastructure. C’est un moteur de croissance durable, un outil au service de l’intégration sous-régionale et de la prospérité nationale. » Les défis restent nombreux, mais les résultats sont là : Kribi n’est plus un rêve d’avenir, c’est une réalité tangible.

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