Mali : ce que cache vraiment les crimes de guerre révélés entre 2023 et 2025

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Les coulisses d’un rapport qui éclaire l’ombre du conflit malien

Les révélations du dernier rapport d’Amnesty International sur le Mali ne se contentent pas d’accumuler les chiffres : elles exposent, parfois dans le détail le plus cru, les mécanismes d’un conflit qui broie les civils depuis des années. Entre les opérations militaires menées main dans la main avec des groupes étrangers et les frappes de drones dont les cibles restent floues, les zones de Ségou, Mopti et Tombouctou deviennent le théâtre d’exactions qui défient les principes les plus élémentaires du droit international. Comment des frappes censées cibler des « réunions terroristes » ont-elles pu réduire un marché en cendres, faisant 16 morts ? Pourquoi des communautés entières, comme les Peuls ou les Touaregs, paient-elles le prix d’une suspicion collective ? Ce n’est pas seulement une guerre qui se déroule au Sahel, c’est une logique implacable où l’impunité menace de s’enraciner.

Des opérations militaires qui franchissent une ligne rouge

Le rapport s’articule autour de plusieurs faits accablants, tous liés à des opérations menées entre juin 2023 et fin 2025. À Ségou, Mopti et Tombouctou, au moins 34 civils ont trouvé la mort lors de raids attribués aux Forces armées maliennes (FAMa) et à leurs alliés. Les méthodes employées laissent peu de place au doute : exécutions sommaires, tortures, destructions de biens. À Tin Adanda, en février 2025, une patrouille conjointe aurait ainsi égorgé ou brûlé quatre personnes, dont deux en pleine fuite. Les frappes de drones, quant à elles, ont atteint un nouveau seuil d’absurdité : le 16 mars 2025, le marché d’Ejdeir à Tombouctou a été réduit en ruines, avec 16 civils tués et sept blessés. Aucune preuve de présence militaire n’a été trouvée sur les lieux, transformant cette attaque en cible directe contre des innocents.

Les drones, nouvelle menace pour les populations civiles

L’utilisation de drones dans le conflit malien a introduit une dimension particulièrement inquiétante. Les frappes, justifiées par les autorités par la nécessité de neutraliser des « réunions terroristes », ciblent des zones civiles sans discernement apparent. Le rapport souligne l’inefficacité des explications officielles : les coordonnées fournies par Bamako correspondent bel et bien à l’emplacement du marché d’Ejdeir. Pourtant, aucune cible militaire n’a pu être identifiée. Pour Amnesty International, ces attaques pourraient constituer des crimes de guerre si elles sont confirmées comme des attaques directes contre des civils. Une question lancinante se pose alors : comment concilier la lutte contre les groupes armés avec le respect du droit à la vie des populations ?

Des communautés entières stigmatisées et sacrifiées

Le rapport met en lumière un phénomène particulièrement glaçant : la suspicion généralisée envers certaines communautés. Les Peuls, les Arabes et les Touaregs, souvent présents dans des zones contrôlées ou fréquentées par des insurgés, sont régulièrement associés aux groupes armés par association géographique ou ethnique. Cette stigmatisation favorise les représailles collectives, créant un cercle vicieux où les civils deviennent les premières victimes. Amnesty International alerte sur cette logique dangereuse, qui menace de transformer des populations entières en boucs émissaires. Dans ce contexte, la distinction entre combattant et civil s’efface, ouvrant la porte à des exactions qui sapent les fondements mêmes de la justice.

Torture et disparitions : l’enfer des bases militaires

Autre volet terrifiant du rapport : les témoignages recueillis auprès de 15 hommes détenus dans des bases militaires à Léré et Nampala. Leurs récits sont accablants : suspension par les bras, simulation de noyade, coups avec des barres métalliques, décharges électriques. Cinq personnes seraient mortes des suites de ces tortures ou dans des conditions de détention inhumaines. Les actes auraient été commis principalement par des membres de Wagner, parfois en présence de soldats maliens. Les détenus, privés de tout contact avec l’extérieur, ont été maintenus en captivité pendant des jours, voire des mois, sans aucune garantie légale. Comment un État peut-il justifier de telles pratiques au nom de la sécurité nationale ?

L’Africa Corps, nouveau visage de la présence russe

Le rapport coïncide avec une évolution majeure au Mali : le départ de Wagner en juin 2025 et son remplacement par l’Africa Corps, une structure placée sous l’autorité du ministère russe de la Défense. Amnesty International exige des autorités maliennes qu’elles clarifient les relations avec ce nouveau partenaire et garantissent que ses membres seront tenus responsables en cas de violations du droit international. Le changement de structure ne doit pas servir de paravent à l’impunité. Cette transition s’inscrit dans un contexte plus large de recentrage sécuritaire du Mali vers Moscou, au détriment des partenariats occidentaux historiques.

Un conflit où tous les camps sont fautifs

Amnesty International rappelle que les exactions documentées ne doivent pas occulter les responsabilités des groupes armés actifs au Mali. Des homicides illégaux, des enlèvements et des abus contre les civils ont également été commis par ces acteurs. Ce rappel est essentiel dans un conflit aussi complexe, où les civils se retrouvent pris en étau entre plusieurs feux. La situation humanitaire en est le reflet : plus de 2 036 écoles fermées, privant des centaines de milliers d’enfants d’éducation. Dans ce paysage de violences, les populations paient un prix exorbitant, bien au-delà des simples statistiques.

La justice, parent pauvre d’un conflit sans fin

Le rapport soulève une question cruciale : celle de l’impunité. Transmis aux autorités maliennes dès août 2026, il n’a, à ce jour, reçu aucune réponse. Amnesty International appelle Bamako à lancer des enquêtes « effectives et impartiales » et à poursuivre les responsables devant des tribunaux respectant les normes internationales. La décision du Mali de se retirer du Statut de Rome en juin 2026 complexifie davantage la situation. Cependant, la Cour pénale internationale (CPI) conserverait sa compétence sur les crimes commis pendant la période applicable. Pour les civils de Ségou, Mopti et Tombouctou, la quête de justice reste un mirage lointain, alors que la peur et l’insécurité rythment leur quotidien.

Survivre dans l’impunité : le défi quotidien des Maliens

Derrière les 34 morts documentés et les dizaines de torturés se cache une réalité plus crue : des familles déplacées, des villages vidés de leurs habitants, une population condamnée à vivre dans l’incertitude. La frontière entre combattants et civils s’estompe, rendant chaque sortie à l’extérieur une prise de risque. Les autorités maliennes, qu’elles soient militaires ou politiques, doivent désormais répondre à ces accusations. La crédibilité de l’État se joue aussi sur sa capacité à protéger ses citoyens et à rendre justice. Au Sahel, la bataille contre l’insécurité n’est pas seulement militaire : elle est aussi éthique, juridique et humaine.

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