Niger : la flambée du prix de l’essence à agadez révèle un paradoxe pétrolier

Alors que le Niger se positionne comme un exportateur majeur de pétrole brut, acheminant quotidiennement près de 90 000 barils via le pipeline vers le Bénin, ses propres citoyens sont confrontés à une pénurie de carburant sans précédent. Dans la région septentrionale d’Agadez, le prix du litre d’essence atteint des sommets sur le marché informel, s’échangeant jusqu’à 1 500 FCFA, une augmentation drastique par rapport aux 700 FCFA d’il y a quelques semaines. Un contraste frappant pour cette nation sahélienne qui extrait de l’or noir depuis 2011.

La situation critique du carburant à Agadez

La tension est palpable, particulièrement dans la région d’Agadez. Les vendeurs informels et les pompistes mobiles ont vu leurs tarifs s’envoler en un temps record. Un chauffeur de taxi local, interrogé, décrit la réalité amère : « Nous cherchons désespérément de l’essence, mais les stations sont vides. Chez les revendeurs, le prix est le double, voire le triple du tarif officiel. » Des files d’attente interminables s’étirent devant les rares stations encore approvisionnées, laissant de nombreux véhicules immobilisés.

Un potentiel pétrolier inexploité pour la consommation locale

Le Niger affiche pourtant une croissance significative de sa production pétrolière. Grâce à la phase II du bloc d’Agadem et au nouveau pipeline Niger-Bénin, le volume de pétrole brut a été multiplié par cinq, passant de 20 000 à plus de 110 000 barils par jour. La majeure partie de cette production est destinée à l’exportation internationale, transitant par le port de Sèmè au Bénin. Cependant, la capacité de raffinage du pays stagne à 20 000 barils par jour au sein de la seule raffinerie nationale, la SORAZ de Zinder, un chiffre inchangé depuis plus d’une décennie. Parallèlement, la consommation domestique, estimée à environ 7 000 barils par jour, a explosé suite aux réductions de prix décidées par les autorités en juillet 2024.

Pourquoi le Niger importe-t-il son essence ?

Malgré sa production, le Niger reste fortement dépendant des importations de carburant raffiné, notamment en provenance du Nigeria voisin. Or, la suppression des subventions nigérianes en 2023 a tari le flux du marché de contrebande qui approvisionnait traditionnellement le Niger à moindre coût. À cela s’ajoutent les perturbations des chaînes d’approvisionnement mondiales dues aux tensions géopolitiques au Moyen-Orient, laissant les stations nigériennes à sec. Officiellement, le litre d’essence Super est toujours fixé à 499 FCFA à la pompe – un des tarifs les plus bas d’Afrique de l’Ouest –, mais cette mesure, censée soutenir le pouvoir d’achat, se transforme en un véritable casse-tête logistique.

Le Bénin, un modèle de gestion des prix du carburant

À quelques centaines de kilomètres seulement, le Bénin offre un tout autre tableau. Depuis janvier 2025, le prix du litre d’essence à la pompe est resté stable à 695 FCFA, ignorant la flambée des cours mondiaux du pétrole brut. Le gouvernement béninois compense activement la différence par des subventions massives, protégeant ainsi le pouvoir d’achat de ses citoyens.

« C’est une affaire de choix politique », analyse un économiste ouest-africain. « Le Bénin, bien que non producteur majeur, privilégie les investissements en subventions et une gestion rigoureuse des stocks. Le Niger, en revanche, privilégie les recettes d’exportation de brut, délaissant l’amélioration de son raffinage local et la sécurisation de l’approvisionnement interne. » L’ironie est que le pétrole nigérien transite précisément par le territoire béninois avant son exportation vers l’Europe ou l’Asie.

Conséquences sociales et appels à la réforme

Cette divergence crée des tensions sociales grandissantes au Niger. Motocyclistes, transporteurs et petits commerçants subissent une explosion de leurs coûts, alimentant une inflation générale déjà galopante. À Niamey comme à Maradi, les longues files d’attente devant les stations sont devenues monnaie courante. Les autorités nigériennes promettent un « ravitaillement imminent » et assurent que la SORAZ fonctionne à plein régime, mais la réalité sur le terrain contredit ces affirmations.

Face à ce paradoxe pétrolier, de nombreux experts appellent à une refonte complète du secteur : il est urgent d’augmenter les capacités de raffinage, de diversifier les sources d’approvisionnement et de mieux encadrer le marché parallèle. Car, comme le souligne un analyste local, « produire du pétrole ne suffit pas. Encore faut-il que les Nigériens puissent remplir leur réservoir sans y laisser toutes leurs économies. »

L’essence à 1 500 FCFA à Agadez est bien plus qu’une simple question de prix ; elle symbolise un modèle énergétique qui, pour l’heure, semble avantager les exportations au détriment du bien-être des citoyens. Pendant ce temps, à Cotonou, le plein reste abordable à 695 FCFA, offrant une leçon de pragmatisme pour toute la région.