Alors que la décision de la justice sud-africaine concernant Kémi Séba est attendue, suite à son arrestation en Afrique du Sud alors qu’il tentait de rejoindre clandestinement le Zimbabwe, l’écrivain Venance Konan s’interroge sur la pertinence de cet activiste, figure influente des réseaux sociaux africains avec 1,5 million d’abonnés, comme symbole du panafricanisme moderne. Cette réflexion offre une opportunité d’explorer l’histoire complexe et les manifestations actuelles de ce mouvement essentiel.

La situation entourant l’arrestation de Kémi Séba, de son vrai nom Stellio Gilles Robert Capo Chichi, interpelle. Béninois par sa nationalité et détenteur d’un passeport diplomatique nigérien, il a été appréhendé en Afrique du Sud avec son fils de 18 ans et un certain François Van der Merwe, un suprémaciste blanc sud-africain nostalgique de l’apartheid. Cette association inattendue entre un activiste noir prônant le panafricanisme et un suprémaciste blanc raciste soulève des questions fondamentales.
Président de l’ONG « Urgences panafricanistes », Kémi Séba est surtout reconnu pour son militantisme panafricaniste et ses positions virulentes contre la France, le Franc CFA et ses déclarations antisémites. Ces prises de position lui ont d’ailleurs valu la déchéance de sa nationalité française, qu’il possédait de par sa naissance en France. Les premières informations indiquent que Kémi Séba tentait, avec l’aide du suprémaciste sud-africain, d’entrer illégalement au Zimbabwe, probablement en vue de poursuivre son trajet vers l’Europe. Il est également visé par un mandat d’arrêt international émis par le Bénin pour « apologie de crimes contre la sûreté de l’État et incitation à la rébellion », suite à la diffusion d’une vidéo de soutien aux soldats impliqués dans un putsch avorté en décembre dernier.
Les figures du panafricanisme contemporain et leurs orientations
Kémi Séba, Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb se distinguent comme les voix les plus retentissantes du mouvement panafricaniste dans l’espace francophone africain. Tous trois sont à l’avant-garde de la lutte contre la présence française en Afrique. Cependant, leur rôle s’étend au-delà, les positionnant comme d’ardents propagandistes de la Russie sur le continent et des soutiens affichés aux dirigeants de l’Alliance des États du Sahel (AES) : Assimi Goïta au Mali, Ibrahim Traoré au Burkina Faso et Abdourahamane Tiani au Niger. Cette dynamique soulève une interrogation cruciale : le panafricanisme moderne se résumerait-il à une opposition à la France pour se soumettre à l’influence russe et soutenir des putschistes qui rejettent la démocratie ?
Pour mieux comprendre cette évolution, un bref retour sur l’histoire du panafricanisme s’impose. Cette idéologie et mouvement politique vise à l’unification, à l’émancipation et à la solidarité des peuples africains et de leur diaspora, promouvant l’autodétermination, la dignité et la coopération économique.
Des origines anticoloniales aux défis des micro-nationalismes
Né au début du 20e siècle au sein des cercles intellectuels noirs américains et caribéens, le panafricanisme a joué un rôle de catalyseur dans la lutte anticoloniale en Afrique. Des figures emblématiques telles que Kwame Nkrumah du Ghana, Sékou Touré de la Guinée et Patrice Lumumba du Congo ont incarné cet idéal. L’idéologie panafricaniste a également solidifié les liens entre les étudiants de la Fédération des étudiants d’Afrique noire en France (FEANF), une organisation syndicale fondée en 1950 qui a rapidement pris une orientation politique, militant pour la décolonisation et l’unification du continent. Ses positions fermes contre la guerre d’Algérie lui ont valu la répression des autorités françaises, se traduisant par des augmentations de loyers pour les étudiants africains, une diminution de leurs bourses et une surveillance policière constante. La FEANF fut finalement dissoute en 1980.
Les indépendances du Ghana en 1957, puis de la quasi-totalité des pays africains en 1960, furent perçues comme l’aboutissement de la lutte panafricaniste. La création de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) fut alors considérée comme une avancée majeure vers la formation d’un État africain unifié. Cependant, une fois les indépendances acquises, les micro-nationalismes ont pris le dessus, étouffant rapidement les rares tentatives d’unification. Au contraire, on a assisté à des sécessions, comme l’émergence de l’Érythrée et la partition du Soudan, ou à des tentatives de sécession, à l’image du Biafra et de la Casamance. En 2002, Mouammar Kadhafi, alors « frère-guide » libyen, a bien tenté de relancer l’idée d’une Afrique unifiée en transformant l’OUA en Union africaine (UA), mais cette initiative n’a pas prospéré. Kadhafi fut tué en 2011 par la coalition franco-américano-britannique. Entre-temps, l’Union africaine s’était dotée, en 2001, du Nouveau Partenariat pour le Développement de l’Afrique (NEPAD), un instrument censé accélérer l’intégration et le développement du continent, mais dont on n’entend plus parler depuis de nombreuses années.
Panafricanisme face aux réalités africaines: guerres et xénophobie
Quelle est la situation actuelle du panafricanisme ? Il est devenu courant pour toute personnalité politique française se rendant en Afrique de proclamer son « amour de l’Afrique », de même que tout intellectuel ou leader politique africain se doit de se revendiquer panafricaniste. Plusieurs pays disposent même d’un ministère ou d’une direction dédiée à l’intégration africaine. Laurent Gbagbo, ancien président de la Côte d’Ivoire (2000-2010), a récemment fondé un nouveau parti, le Parti des Peuples Africains-Côte d’Ivoire (PPA-CI), se déclarant panafricaniste. De même, le parti au pouvoir au Sénégal se nomme Les Patriotes Africains du Sénégal pour le Travail, l’Éthique et la Fraternité (PASTEF). Pourtant, dans les faits, les pays africains sont souvent en proie à des guerres civiles, comme dans la Corne de l’Afrique ou entre voisins dans la région des Grands Lacs, ou alors ils se livrent à la traque d’autres Africains résidant sur leur sol, à l’instar de l’Afrique du Sud. Les tensions persistent également en Afrique de l’Ouest, notamment entre les nations du Sahel et leurs homologues de la CEDEAO.
Urgence panafricaniste: un appel à l’unité authentique
Face à ces constats, où sont les véritables panafricanistes ? Il reste les figures médiatiques comme Kémi Séba, Franklin Nyamsi et Nathalie Yamb, les plus bruyants sur les réseaux sociaux. Le premier, d’origine béninoise, a perdu sa nationalité française. Le second, d’origine camerounaise, est également français et sous le coup d’une surveillance de Paris pour ses positions anti-françaises. La troisième, d’ascendance camerounaise et suisse, est sanctionnée par l’Union européenne pour des raisons similaires. Ils se déclarent persécutés pour leur combat contre l’Occident, et plus spécifiquement contre la France. C’est plausible. Mais où se situe le panafricanisme lorsque l’on se met ouvertement au service des intérêts russes sur le continent ? Est-ce une forme de libération que de se placer sous une nouvelle domination ? Les exactions et les pillages attribués aux supplétifs russes dans les pays du Sahel ne sont-ils pas suffisamment éloquents ? Où est le panafricanisme quand on soutient des dictatures féroces et incompétentes qui musellent les libertés, emprisonnent, font disparaître ou éliminent toute opposition ?
Selon Kémi Séba lui-même, d’après une conversation téléphonique piratée et diffusée, ses camarades panafricanistes Nyamsi et Yamb, qu’il qualifie d’« opportunistes », seraient désormais à la solde de Faure Gnassingbé, présenté comme un démocrate et grand panafricaniste. Et on apprend également que Kémi Séba, l’anti-français, regretterait d’avoir perdu sa nationalité française. En toute franchise, ce type de panafricanisme apparaît vicié, altéré et s’apparente à une tromperie. Cependant, face à la conjoncture mondiale actuelle et aux multiples défis, l’Afrique n’a d’autre choix, pour assurer sa survie, que de s’unir rapidement, de se placer, en somme, en une véritable urgence panafricaniste.

