La situation au Mali demeure précaire, tandis que ses partenaires régionaux semblent peiner à réagir efficacement. Ni l’Alliance des États du Sahel (AES) — censée assurer une défense collective entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger — ni la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), dont Bamako s’est retiré, ne parviennent à exercer une influence significative. Entre une certaine passivité, des condamnations formelles et des manœuvres politiques, l’Afrique de l’Ouest semble confrontée à un vide stratégique. Bakary Sambe, président du Timbuktu Institute et chercheur à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis, analyse cette période charnière qui redéfinit les équilibres sécuritaires sahéliens.
Quelle est la situation actuelle au Mali après les récentes offensives ?
Les attaques coordonnées ont eu un impact considérable, notamment à Kati, où le ministre de la Défense, Sadio Camara, a trouvé la mort avant d’être remplacé par le général Assimi Goïta. Néanmoins, il est prématuré de parler d’un éventuel changement de régime ou d’une chute de Bamako. La population malienne, habituée aux crises, fait preuve d’une résilience remarquable, malgré les échanges de communiqués entre les autorités militaires, le Front de libération de l’Azawad (FLA) et le JNIM.
Comment le Burkina Faso et le Niger, membres de l’AES, réagissent-ils concrètement ?
Le capitaine Ibrahim Traoré du Burkina Faso a qualifié ces événements de « complot monstrueux ». Si certains jugent cette réaction modérée, elle reflète une approche pragmatique de la part de Ouagadougou. Le Burkina Faso est lui-même fortement impacté par sa propre insécurité, ce qui limite son engagement externe. Des attaques récentes ont coûté la vie à de nombreux soldats burkinabè. Par le passé, lors du blocus sur le carburant au Mali fin 2025, le Burkina Faso avait offert un soutien logistique avant que sa propre situation ne devienne trop complexe.
Sur le plan juridique, les articles 5 et 6 de la Charte du Liptako-Gourma, fondement de l’AES, rappellent le principe d’assistance mutuelle de l’OTAN. Cependant, la menace sécuritaire interne au Burkina Faso et au Niger entrave leur pleine application. L’AES, bien que conçue comme une confédération, n’a pas encore atteint la maturité stratégique nécessaire pour mutualiser efficacement ses forces. Cette semaine, les autorités du Niger ont même décrété une journée nationale de jeûne et de prières face au terrorisme.
La crise malienne met en lumière les limites des alliances régionales en matière de sécurité.
Quel est l’objectif de l’appel de la CEDEAO à une « mobilisation régionale », alors que Bamako a quitté l’organisation en janvier 2025 ?
Cette déclaration doit être interprétée dans le cadre des récents développements régionaux. Elle fait suite à une importante réunion sur le Sahel tenue à Lomé, au Togo. Pour la première fois depuis des années, les ministres des pays de l’AES, ainsi que des représentants de la CEDEAO, de l’Union africaine, de la France, de l’Union européenne et de la Russie, étaient réunis autour de la même table.

Au-delà de l’actualité malienne, des efforts diplomatiques visent à contrer la fragmentation régionale et l’aggravation de l’insécurité. La CEDEAO cherche à modifier son image, s’éloignant de son rôle passé d’organisation ayant envisagé une intervention militaire au Niger. Lors de la réunion de Lomé, Abdoulaye Diop, ministre malien des Affaires étrangères, a réaffirmé l’ouverture au dialogue dans le respect strict de la souveraineté des États du Sahel. Ces ouvertures pourraient permettre à la CEDEAO de retrouver progressivement une place dans les dynamiques sahéliennes.
L’Union africaine insiste sur l’importance des « mécanismes continentaux » pour stabiliser le Sahel central. Que signifie cette approche ?
La création de l’AES, avec la Charte du Liptako-Gourma, a en partie désorganisé l’architecture de sécurité régionale, bien que celle-ci ait été peu sollicitée dans la lutte antiterroriste. Pendant plus d’une décennie, les organisations régionales ont été écartées de la question sécuritaire, au profit du G5 Sahel, dissous en 2023.
Malgré leur retrait historique des enjeux sécuritaires au Sahel, l’Union africaine et la CEDEAO continuent de viser la mise en place d’une force d’intervention conjointe. Cependant, cette ambition peine à se concrétiser sur le terrain. La CEDEAO prévoit le déploiement d’une brigade antiterroriste de 1 650 hommes d’ici fin 2026, mais une mission armée ou de maintien de la paix plus étendue reste incertaine. Il est désormais clair qu’isoler le Sahel central de l’Afrique de l’Ouest dans l’espoir de vaincre les groupes armés est une erreur stratégique. Face aux divisions, une gestion conjointe de la sécurité, incluant l’échange de renseignements et la mutualisation des ressources, est essentielle. Le choc des événements récents a réactivé l’urgence d’une coopération sécuritaire minimale.
La Russie fait face à un revers stratégique majeur au Sahel.
Quelle pourrait être la position des États-Unis face à la crise malienne, compte tenu de leurs récentes visites au Sahel ?
Au-delà du désintérêt relatif de Donald Trump pour l’Afrique, on observe un regain d’intérêt de la diplomatie américaine, avec le retour de hauts fonctionnaires au Sahel, y compris au Niger, d’où les militaires américains avaient été expulsés. Les enjeux ont clairement évolué.
Parallèlement, la situation au Mali révèle un échec retentissant pour la Russie. La mort du ministre de la Défense, Sadio Camara, considéré comme le plus russophile des dirigeants maliens, en est un signe flagrant. Le retrait des paramilitaires d’Africa Corps de Kidal constitue un autre indicateur fort. Le revers russe au Sahel n’est pas uniquement militaire, il est profondément symbolique. Le mythe d’une Russie protectrice et garante de la sécurité des régimes s’est effondré, ce qui pourrait gravement affecter son influence diplomatique et sécuritaire.
Si les États-Unis perçoivent une opportunité de concurrencer, voire d’évincer les Russes du Sahel, Washington trouvera des arguments géostratégiques et diplomatiques pour renforcer sa présence, notamment au Mali, avec en toile de fond la question des ressources naturelles.
La crise malienne représente-t-elle désormais une menace pour les pays du golfe de Guinée ?
Pour les nations côtières, ce sont principalement les dynamiques au Burkina Faso qui suscitent l’inquiétude des gouvernements du Togo, du Bénin, du Ghana ou de la Côte d’Ivoire. Actuellement, si la situation sécuritaire malienne s’aggravait, les répercussions seraient ressenties davantage au Sénégal ou en Mauritanie. Tous les regards sont donc tournés vers Ouagadougou. La crainte d’un effet domino sahélien est pertinente, tout comme les interrogations sur la viabilité institutionnelle de l’AES. Les populations attendent des solutions concrètes, au-delà des discours.
Dans cette attente, le Togo s’efforce de bâtir un nouveau « pont avec le Sahel », selon les termes de son ministre des Affaires étrangères, Robert Dussey. L’efficacité de cette initiative reste à évaluer avec le temps.
Le Sahel est indissociable de l’Afrique de l’Ouest pour une sécurité durable.
Faut-il craindre un effet domino après ces attaques, notamment au Burkina Faso ?
Le cas malien est spécifique ; il serait hâtif de prévoir la réplication d’une telle offensive ailleurs. Le Front de libération de l’Azawad (FLA) n’opère pas au Burkina Faso. Au Mali, la crise résulte d’une conjonction de profondes difficultés sécuritaires au Nord et de tensions politiques à Bamako.
Paradoxalement, la gravité de ces attaques pourrait consolider le pouvoir en place. Chaque fois que la question du Nord devient prégnante, elle unit la population malienne autour de son armée, renforçant le sentiment d’intégrité territoriale. Le ralliement au drapeau est particulièrement fort à Bamako ces derniers jours, décourageant toute opposition perçue comme allant à l’encontre du patriotisme ambiant. Les autorités n’ont même plus besoin de communiquer pour galvaniser les foules.
Concernant l’effet domino, malgré les vastes zones échappant au contrôle du gouvernement de Ouagadougou, il n’existe, pour l’instant, aucun mouvement contestataire suffisamment puissant pour soutenir les djihadistes du JNIM et déstabiliser le Burkina Faso de manière aussi étendue.
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