Touaregs et Arabes maliens : qui sont-ils et pourquoi réclament-ils l’indépendance ?

Touaregs et Arabes maliens : qui sont-ils et pourquoi réclament-ils l’indépendance ?

Combattants touaregs en réunion sous un arbre dans le désert malien

Au cœur du Sahara malien, les Touaregs et les communautés arabes mènent depuis des décennies une lutte pour l’autodétermination de l’Azawad, une vaste région s’étendant de Gao à Ménaka. Leur combat, marqué par des alliances changeantes et des offensives militaires, s’intensifie ces derniers mois avec la création des Forces de libération de l’Azawad (FLA), un mouvement séparatiste issu de la fusion de plusieurs groupes armés touaregs et arabes.

Le 25 avril dernier, les FLA, en partenariat avec le JNIM, ont lancé une série d’attaques d’envergure dans le nord, le centre et le sud du Mali, ciblant notamment Kati, bastion du pouvoir militaire à Bamako. Ces opérations ont coûté la vie au ministre de la Défense Sadio Camara et grièvement blessé le chef des services de renseignement, Modibo Koné. Peu après, les forces gouvernementales ont repris Kidal, symbole de leur présence dans le nord, avant de la reperdre lors d’une contre-offensive récente.

Face à cette escalade, les autorités maliennes ont décrété une prime de 12,4 millions de dollars pour la capture ou l’élimination des dirigeants du FLA et du JNIM. Pendant ce temps, l’armée malienne et l’Africa Corps renforcent leurs positions dans la région, tandis que des rumeurs de mobilisation massive des populations locales pour une nouvelle offensive se multiplient sur les réseaux sociaux.

Origines et composition des Forces de libération de l’Azawad

Les FLA sont nées le 30 novembre 2024 à Tinzaouatene, ville frontalière avec l’Algérie, de l’union de plusieurs factions touarègues et arabes. Leur but affiché : l’indépendance de l’Azawad, une zone historique revendiquée depuis les rebellions de 1962, 1990-1996 et 2012. Parmi les groupes fondateurs figurent le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), le Haut Conseil pour l’Unité de l’Azawad (HCUA), des factions du Mouvement arabe de l’Azawad (MAA) ainsi que le Groupe d’autodéfense touareg imghadien et ses alliés (Gatia).

L’histoire des Touaregs en tant que communauté unie remonte à 1988 en Libye, où le Mouvement populaire de libération de l’Azawad (MPLA) fut fondé par des exilés algériens et libyens sous la direction d’Iyad Ag Ghali, aujourd’hui chef du JNIM. Ce dernier, bien que passé à l’islam radical, incarne toujours une figure majeure du combat touareg.

Le président des FLA, Bilal Ag Acherif, né à Kidal en 1977, incarne cette continuité. Ancien secrétaire général du MNLA, il dirige désormais la branche politique du mouvement. À ses côtés, Alghabass Ag Intalla, fils d’un chef traditionnel Ifoghas décédé en 2014, occupe le poste de chef militaire, chargé des relations avec le JNIM et de la coordination des opérations. Mohamed Ramadane, porte-parole du groupe, sert de voix officielle à l’organisation.

Les revendications des séparatistes : entre marginalisation et exploitation des ressources

Carte des principales villes et régions du Mali

Les séparatistes dénoncent une marginalisation systématique par Bamako, tant sur le plan politique qu’économique et culturel. L’Azawad, riche en ressources naturelles comme l’or, l’uranium, le sel et les phosphates, reste sous-développé malgré son potentiel. Les infrastructures de base – écoles, hôpitaux, routes – y sont quasi inexistantes, contrastant avec l’exploitation intensive de ses richesses par l’État central.

Bilal Ag Acherif résume cette frustration : « L’Azawad a été annexé au Mali sans considération pour son histoire millénaire de civilisation indépendante. » Les FLA exigent désormais la création d’une « République de l’Azawad », destinée à regrouper les deux millions de Touaregs dispersés à travers l’Afrique de l’Ouest et du Nord.

Le gouvernement malien accuse quant à lui l’Algérie et la Mauritanie de soutenir les séparatistes, bien que ces pays aient historiquement joué un rôle de médiateur dans les accords d’Alger de 2015. Bamako a d’ailleurs abandonné cet accord en janvier 2024, accusant les groupes armés de ne pas respecter leurs engagements. D’autres pays comme l’Ukraine, la France et la Mauritanie sont également pointés du doigt pour leur implication présumée.

Les effectifs des FLA restent difficiles à évaluer. Ramadane évoque une « présence militaire étendue de la frontière mauritanienne à celle de l’Algérie », avec des bases stratégiques à Kidal et Tinzaouatene. Depuis 2024, le groupe utilise des drones kamikazes, tout en affichant fièrement des images de convois motorisés dans le désert, armés de fusils d’assaut.

Une alliance controversée entre séparatistes et islamistes

Les relations entre les FLA et le JNIM, groupe jihadiste lié à Al-Qaïda, ont connu une évolution notable. Iyad Ag Ghali, actuel chef du JNIM, fut autrefois une figure emblématique de la rébellion touarègue avant de basculer dans l’islam radical à la fin des années 1990. Les deux mouvements ont officialisé leur partenariat en 2025, malgré leurs divergences idéologiques.

Dès mai 2024, Alghabass Ag Intalla aurait entamé des discussions avec le JNIM pour un rapprochement. Un « pacte tacite de non-agression » fut conclu, puis rompu après la bataille de Tinzaouatene en juillet 2024, où le JNIM a apporté son soutien militaire au CSP-DPA (prédécesseur des FLA) contre l’armée malienne et les mercenaires russes de Wagner.

En mars 2025, après de nouvelles négociations, les deux groupes ont convenu de combattre ensemble les forces gouvernementales. Cette alliance fut scellée après les attaques du 25 avril, qui ont révélé leur collaboration opérationnelle. Les FLA y voient une « convergence stratégique » pour renverser le régime d’Assimi Goïta, tandis que le JNIM justifie ce partenariat par la volonté des Touaregs d’instaurer la charia dans l’Azawad.

Bilal Ag Acherif a tenté de minimiser les divergences : « Oui, nos idéologies diffèrent, mais nous partageons un ennemi commun. Nous cherchons des solutions locales. » Pourtant, la pérennité de cette alliance reste incertaine, en raison des profondes différences entre un mouvement laïc et un groupe jihadiste.

Alors que le Mali s’enfonce dans une crise sécuritaire sans précédent, l’Azawad devient le théâtre d’une lutte où se mêlent revendications identitaires, enjeux économiques et radicalisation. La réponse militaire du gouvernement et les alliances fluctuantes des groupes armés dessineront sans doute l’avenir d’une région au cœur des tensions sahéliennes.