A vendor sells merchandise in support of Ousmane Sonko, Senegal's opposition leader, and Bassirou Diomaye Faye, presidential candidate, outside the venue of a news conference in Dakar, Senegal, on Friday, March 15, 2024. Ousmane Sonko and Bassirou Diomaye Faye were released after lawmakers approved amnesty for crimes linked to political protests between 2021 and 2024. Photographer: Annika Hammerschlag/Bloomberg via Getty Images

Sénégal : la fin d’une alliance, le président Faye et Ousmane Sonko face à la rupture

L’histoire entre ces deux figures politiques, perçus comme des « frères » et des compagnons de lutte, avait pourtant débuté sous les meilleurs auspices. Leurs destins semblaient se mêler, depuis leurs années d’études jusqu’aux bancs de l’ENA, puis dans leur carrière d’inspecteurs des impôts et domaines. En 2014, leur convergence idéologique et politique s’est concrétisée par la co-création du PASTEF, le parti des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité. Bassirou Diomaye Faye en est devenu le secrétaire général en 2022, tandis qu’Ousmane Sonko se préparait à la course présidentielle.

Le 24 mars 2024 restera gravé dans les mémoires, symbolisant leur victoire éclatante et savoureuse. Une revanche sur un parcours semé d’embûches, où l’accès aux plus hautes sphères de l’État semblait improbable, voire entravé par les manœuvres de l’ancien président Macky Sall. Après une période d’incarcération à Cap Manuel, leur libération et une campagne éclair sous le slogan « Diomaye mooy Sonko, Sonko mooy Diomaye » (Diomaye c’est Sonko, Sonko c’est Diomaye) ont conduit à un triomphe. L’invalidation de la candidature d’Ousmane Sonko l’avait poussé à désigner son plus fidèle collaborateur pour la fonction suprême.

Cette victoire sans appel laissait penser que rien ne pourrait les séparer. Cependant, un constat s’imposait pour beaucoup : le véritable vainqueur de cette élection présidentielle était Ousmane Sonko, dont la popularité éclipsait celle d’un Faye encore peu connu du grand public.

Il faut souligner qu’Ousmane Sonko s’était déjà affirmé sur la scène politique dès 2019, créant la surprise en se positionnant comme le troisième homme de la présidentielle. Malgré les controverses judiciaires, notamment l’affaire Sweet Beauty, il a conservé une immense popularité auprès de la jeunesse, devenant une icône. Au fil des ans, il a tissé un lien politique et émotionnel unique avec une partie des Sénégalaises et des Sénégalais, porté par un discours de rupture, de résistance et de changement.

Dans ce contexte, Bassirou Diomaye Faye partait avec un handicap. Sans le soutien populaire massif incarné par Sonko, son accession à la présidence de la République aurait été bien différente. Il a néanmoins endossé la lourde responsabilité.

L’histoire politique sénégalaise révèle que les alliances, même les plus solides et les plus loyales, peinent souvent à résister à l’épreuve du pouvoir. C’est une constante observée à travers les décennies.

Le premier exemple marquant est celui de Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia. Unis depuis la fin des années 1940 dans la construction du Sénégal indépendant, Senghor devient président de la République et Dia président du Conseil après l’éclatement de la Fédération du Mali en août 1960. Leur complémentarité initiale a laissé place à des divergences profondes sur l’organisation du pouvoir, les orientations économiques et les relations avec la France. La crise institutionnelle de décembre 1962 a culminé avec l’arrestation de Dia, accusé de tentative de coup d’État, et son emprisonnement pendant plus d’une décennie.

L’entente entre Abdou Diouf et Moustapha Niasse, voulue par Senghor, s’est également étiolée en quelques mois.

C’est cependant sous la présidence d’Abdoulaye Wade que les conflits de loyauté et les incarcérations ont resurgi avec force. Avec Idrissa Seck, ils incarnaient le mot d’ordre du changement (sopi). Longtemps perçu comme le dauphin de Wade, Seck a vu leur relation se dégrader jusqu’à son éviction politique puis son emprisonnement en 2005 dans l’affaire des chantiers de Thiès. Sa relaxe quelques mois plus tard a été saluée par des milliers de Dakarois scandant « Idi », percevant une trahison de la part du président.

La séparation entre Faye et Sonko s’inscrit, à première vue, dans ce schéma récurrent. Toutefois, leur situation de départ est unique : le détenteur de la légitimité électorale n’était pas nécessairement celui qui détenait le plus grand capital politique.

Il est probable que certaines dissensions entre les deux hommes nous échappent. Les entourages, comme Abdou Diouf le souligne dans ses mémoires, jouent un rôle souvent sous-estimé mais considérable dans ces dynamiques.

Au-delà de la singularité de leur point de départ, Faye et Sonko, constamment invités par les médias à réaffirmer leur amitié, ont finalement cédé à l’inimitié.

Les rancœurs se sont accumulées au cours des deux dernières années.

La méthode de gouvernance a été une source de tension. Des observateurs ont noté des désaccords sur la mise en œuvre des promesses de campagne : le rythme des réformes, le traitement des figures de l’ancien régime, la réforme de la justice. L’ampleur du changement attendu par la base militante a suscité des interrogations, et Sonko n’a pas hésité à exprimer publiquement son impatience sur plusieurs dossiers.

Les débats sur la dette, la relation avec le FMI (dont Sonko souhaitait s’éloigner), la question des fonds politiques et, plus largement, la stratégie économique ont progressivement révélé des visions divergentes de l’exercice du pouvoir. Ces désaccords masquent une divergence plus profonde : faut-il opter pour une rupture immédiate ou composer avec les contraintes institutionnelles et internationales ?

La rivalité s’est manifestée publiquement lors du « Tera Meeting » organisé par Ousmane Sonko le 8 novembre 2025 au stade Léopold Sédar Senghor. Le terme « tera », emprunté au langage des unités de mesure, soulignait l’ampleur exceptionnelle de la mobilisation. Des bus venus de tout le pays et des marches populaires ont convergé vers la capitale, sous l’œil attentif de la presse et des observateurs.

La ferveur et la capacité de mobilisation démontrées ce jour-là ont rappelé que le capital politique du mouvement demeurait largement concentré autour d’Ousmane Sonko.

Officiellement présenté comme un bilan des dix-huit premiers mois de pouvoir, une clarification politique et une relance du projet PASTEF, ce rassemblement était en réalité une démonstration de force politique indéniable.

Le message a été clairement perçu au sommet de l’État, et la réponse n’a pas tardé. Le président Faye a choisi de renforcer la coalition « Diomaye Président » en confiant un rôle clé à Aminata (Mimi) Touré. Ce choix a été interprété, et sans doute à juste titre, comme un signal d’autonomisation de la part du président.

Ancienne Première ministre de Macky Sall avant de devenir opposante, Mimi Touré est une figure controversée au sein d’une partie du PASTEF, certains militants lui reprochant son passé au sein du régime précédent et une adhésion tardive au projet de rupture.

Peu importe, Faye voulait montrer qu’il n’était pas sous l’influence de son Premier ministre.

Depuis plusieurs mois, le président Faye semblait entravé dans l’exercice de sa pleine fonction, cohabitant avec un Premier ministre aspirant lui-même à la présidence. Une équation devenue insoluble.

Pendant cette période, Ousmane Sonko et ses partisans n’ont cessé de clamer leur supériorité, rappelant à qui de droit ce que le président leur devait. L’inclusion de Sonko, et non de Faye, dans l’ouvrage Les maîtres du monde de Pascal Boniface en est un exemple frappant.

Ousmane Sonko a donc été démis de ses fonctions de Premier ministre. Le 22 mai, il a exprimé sur Facebook un sentiment de « soulagement » de pouvoir dormir chez lui, à Keur Gorgui.

Un soulagement de courte durée.

Le président de l’Assemblée nationale, El Malick Ndiaye, a démissionné, et Sonko, à la tête du parti majoritaire (130 députés sur 165), lui a succédé le 26 mai.

Il retrouve ainsi un rôle d’opposant, une position dans laquelle il a excellé par le passé et qui a forgé sa popularité.

Cette nouvelle configuration ouvre un scénario inédit : un président privé de son principal appui politique face à un Parlement contrôlé par son ancien allié. Cette situation fait craindre des tensions sans précédent entre le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif.

Bassirou Diomaye Faye parviendra-t-il à asseoir sa légitimité sans Ousmane Sonko ? L’incertitude demeure. Ousmane Sonko cherchera-t-il à le destituer ? La question reste ouverte.

Cependant, ce duel fratricide risque d’occulter les défis majeurs du pays : la santé, l’économie et, surtout, une jeunesse en quête d’emploi.

Deux ans après l’alternance, plusieurs réformes promises tardent à se concrétiser ou sont retardées, alimentant une attente grandissante au sein de la population. Au-delà de l’affrontement entre les deux hommes, ce sont les aspirations sociales, les jeunes, les électeurs, une population confrontée aux enjeux de l’emploi, du pouvoir d’achat et de la crise des services publics, qui risquent de subir les conséquences de cette crise politique.

Le pays avait-il réellement besoin de cette situation ? La question mérite d’être posée.