Le Sahel tourne le dos à la CPI : vers une justice africaine plus juste ?

Le 22 septembre dernier restera comme une date charnière dans l’histoire des relations internationales. En annonçant leur retrait simultané de la Cour pénale internationale (CPI), le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont non seulement acté la fin d’un modèle d’intégration régionale, mais aussi porté un coup dur à l’édifice fragile de la justice pénale mondiale. Cette décision, bien plus qu’un simple geste diplomatique, symbolise une remise en question radicale du système judiciaire international tel qu’il a été conçu en 1998 avec le Statut de Rome.

Pour les dirigeants de l’Alliance des États du Sahel (AES), cette sortie de la CPI s’inscrit dans une logique de souveraineté absolue. Après avoir rompu avec les partenariats militaires français et américains, quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et tourné le dos à la Francophonie, les trois pays africains franchissent une nouvelle étape dans leur quête d’autonomie institutionnelle. Leur message est sans ambiguïté : les questions internes au Sahel doivent être réglées par les Sahéliens eux-mêmes, sans ingérence extérieure.

Cette posture, bien que porteuse d’une légitime aspiration à l’indépendance, cache aussi des calculs stratégiques plus pragmatiques. En pleine guerre contre les groupes terroristes, les gouvernements de l’AES et leurs forces armées font face à des accusations répétées de violations des droits humains. Le retrait de la CPI offre alors un bouclier juridique précieux, tout en renforçant leurs alliances avec des partenaires comme la Russie, eux aussi en conflit ouvert avec la Cour de La Haye.

Une justice internationale à deux vitesses

Le rejet de la CPI par le Sahel trouve un écho particulier auprès des opinions publiques du Sud global. Pourquoi ? Parce que la Cour de La Haye incarne, aux yeux de beaucoup, une justice à géométrie variable, où l’impunité des puissants contraste avec la sévérité envers les dirigeants africains. Comment expliquer que les architectes de la guerre en Irak, lancée sur des bases mensongères, n’aient jamais eu à rendre de comptes ? Ou que les exactions des forces américaines en Afghanistan n’aient donné lieu qu’à des sanctions symboliques contre les procureurs de la CPI ?

Les exemples de partialité ne manquent pas. Le cas de Laurent Gbagbo, ancien président ivoirien détenu près de dix ans à La Haye avant d’être acquitté faute de preuves, illustre les dérives d’une justice perçue comme « des vainqueurs ». Les juges eux-mêmes ont pointé la « faiblesse exceptionnelle » des accusations portées contre lui, tandis que les exactions commises par les forces pro-gouvernementales sont restées impunies. Plus récemment, le mandat d’arrêt contre Vladimir Poutine pour la guerre en Ukraine, bien que juridiquement fondé, a renforcé l’idée d’une justice sélective, où la rapidité des procédures varie selon l’alignement géopolitique.

L’Afrique peut-elle se passer de la CPI ?

Face à ces contradictions, les États de l’AES appellent à une justice africaine plus autonome. Pourtant, cette volonté de rupture se heurte à une réalité gênante : l’incapacité des institutions régionales à s’imposer. La Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP) et la Cour de justice de la CEDEAO existent bel et bien, mais leur autorité reste limitée par le manque de volonté politique de les appliquer.

Comment exiger le respect de la CPI tout en ignorant systématiquement les arrêts de la Cour de la CEDEAO ? Comment dénoncer les biais de La Haye quand les États africains refusent d’exécuter les décisions condamnant des arrestations arbitraires ou des atteintes aux libertés ? La souveraineté ne doit pas servir de paravent à l’impunité nationale. Sans un engagement sans faille envers les juridictions régionales, les critiques contre la CPI ne seront que de vaines paroles.

Vers une justice continentale forte ?

Le retrait de la CPI par le Sahel n’est pas une fin en soi, mais un signal d’alerte pour le droit international. Il marque la fin de l’illusion d’une justice globale pilotée depuis l’Occident. Désormais, le défi pour l’Afrique est de prouver que l’alternative à La Haye n’est pas la loi du plus fort, mais l’émergence d’une justice continentale indépendante, équitable et respectée.

Pour y parvenir, les États africains doivent aller au-delà des déclarations. Ils doivent financer pleinement les institutions judiciaires régionales, respecter scrupuleusement leurs décisions et soumettre leur pouvoir à l’autorité des juges. Sans cela, le départ de la CPI ne fera que remplacer une domination extérieure par un arbitraire intérieur, laissant les citoyens sans recours.

Le message du Sahel est clair : la CPI a perdu son monopole sur la morale internationale. Il appartient désormais aux nations africaines de montrer que la justice peut être rendue ailleurs, sans complaisance ni partialité.