Polémiques sur les fonds politiques au Sénégal : qui en a vraiment hérité ?

Le débat sur les fonds politiques agite actuellement la vie politique sénégalaise. Entre révélations, démentis et polémiques, cette question divise les responsables, les parlementaires et l’opinion publique. Tout a commencé avec une prise de parole remarquée d’un ancien ministre, mettant en lumière des pratiques remontant à plusieurs décennies.

Une révélation qui relance le débat

L’ancien ministre de l’Intérieur, Aly Ngouille Ndiaye, a jeté un pavé dans la mare lors d’une intervention télévisée. Selon lui, Ousmane Sonko serait le premier Premier ministre à bénéficier officiellement de fonds spécifiques à sa fonction. Une affirmation qui a immédiatement suscité des réactions vives. « Ousmane Sonko est le premier chef du gouvernement à y avoir droit », a-t-il déclaré, ajoutant que ses prédécesseurs n’auraient jamais disposé de telles enveloppes.

Il a également évoqué le montant colossal de 1,7 milliard de francs CFA, attribué à Sonko, tout en soulignant les incertitudes entourant la périodicité de ces versements. « Certains évoquent un versement trimestriel, d’autres annuel. Si c’était annuel, cela représenterait 8 milliards par an », a-t-il précisé. Il a aussi confirmé que cette première dotation aurait été entièrement consommée avant qu’une rallonge ne soit sollicitée, ce qui, selon lui, expliquerait l’absence de fonds disponibles pour son successeur.

Aly Ngouille Ndiaye a appelé à une transparence totale, suggérant même l’inclusion de son propre cas dans les futures commissions d’enquête. « Il aurait dû inclure son propre cas pour des raisons de transparence », a-t-il insisté.

Des archives qui contredisent la version officielle

Les déclarations de l’ancien ministre ont rapidement été contestées. Plusieurs témoignages d’anciens Premiers ministres et responsables politiques ont émergé, remettant en cause la thèse selon laquelle Sonko serait le premier bénéficiaire de ces fonds.

Souleymane Ndéné Ndiaye, dernier Premier ministre d’Abdoulaye Wade, a révélé avoir bénéficié de fonds politiques bien avant d’occuper le poste de Premier ministre. « Dès mon époque de Directeur de cabinet, j’avais des fonds politiques. Chaque fin de mois, on me les attribuait », a-t-il confié. Une précision qui invalide, selon certains observateurs, la version d’Aly Ngouille Ndiaye.

D’autres figures politiques, comme Macky Sall et Idrissa Seck, ont également évoqué l’existence de ces fonds lors de leurs mandats respectifs. Des internautes ont rappelé que l’ancien président Abdoulaye Wade aurait, à plusieurs reprises, utilisé ses propres fonds politiques pour soutenir financièrement son Premier ministre.

La réponse des partisans de Sonko : des accusations infondées

Face aux critiques, le camp de Ousmane Sonko a réagi avec fermeté. Elimane Pouye, directeur général de la SOGEPA SN, a qualifié les accusations de « gratuites ». Pour lui, le débat ne doit pas porter sur l’existence de ces fonds, mais sur leur usage. Il a invité à comparer les budgets de la Primature sur plusieurs années, soulignant que les variations s’expliquent par des changements institutionnels.

Plusieurs responsables du parti Pastef ont rappelé que leur mouvement dénonçait depuis longtemps l’absence de contrôle sur ces fonds. « Nous dénoncions déjà ces pratiques en 2014 et notre programme électoral de 2019 prévoyait leur réforme », a-t-on rappelé. Une manière de montrer que cette question dépasse largement le cadre actuel.

Une pratique aux origines anciennes

Pour comprendre l’ampleur du débat, il faut remonter le fil de l’histoire. Les fonds politiques, autrefois qualifiés d’enveloppes discrétionnaires, ont connu une inflation spectaculaire au fil des régimes. Sous Abdou Diouf, leur montant était estimé à environ 650 millions de francs CFA. Sous Abdoulaye Wade, il aurait atteint près de 8 milliards de francs CFA.

Un rapport des Inspecteurs généraux d’État (IGE) couvrant la période 2008-2012 a révélé que 108 milliards de francs CFA avaient été consommés, dont 48 milliards sans aucune régularisation comptable. Ces chiffres, longtemps restés confidentiels, ont resurgi dans le débat actuel.

Un exemple marquant reste celui du Programme national de développement local (PNDL), un fonds de 100 milliards de francs CFA confié à la Primature. Idrissa Seck, alors Premier ministre, avait été visé par une enquête après son départ en 2004, notamment pour des soupçons d’enrichissement illicite. Cet épisode illustre les dérives possibles de ces fonds discrétionnaires.

Vers un encadrement ou une suppression des fonds politiques ?

Face aux critiques, plusieurs voix s’élèvent pour réclamer un contrôle strict, voire la suppression de ces fonds. Le député Guy Marius Sagna a déposé une proposition de loi visant à créer une « Commission de vérification des crédits fonds politiques ». Il a expliqué avoir été prié par Ousmane Sonko de patienter, celui-ci préférant que la réforme soit portée par le gouvernement plutôt que par l’Assemblée nationale.

Thierno Alassane Sall, ancien ministre de l’Énergie, a qualifié ces fonds de « vol », dénonçant l’absence de vote parlementaire pour les autoriser. « Ce n’est pas au Premier ministre de décider seul de leur utilisation », a-t-il lancé à l’Assemblée nationale.

Cependant, toutes les voix ne convergent pas. El Hadj Momar Samb, secrétaire général de la RTA-S, a dénoncé un « opportunisme » de la majorité parlementaire actuelle, rappelant que plusieurs de ses membres ont occupé des postes clés sans jamais soulever cette question auparavant.

Une position officielle en faveur de l’encadrement

Malgré les critiques, les autorités maintiennent ces fonds, justifiant leur existence par des besoins de renseignement et de solidarité. Le président Bassirou Diomaye Faye a expliqué que leur suppression créerait un vide face à des sollicitations sociales urgentes. Ousmane Sonko a, lui aussi, exclu la suppression, se disant favorable à un encadrement strict.

C’est dans ce contexte que l’Assemblée nationale examine actuellement une proposition de loi visant à encadrer les crédits spéciaux et fonds secrets. Cette session extraordinaire, ouverte le 10 août dernier, témoigne de la tension persistante entre une pratique institutionnelle ancienne et les exigences de transparence portées par les nouvelles autorités.