Un forum africain sur l’eau à N’Djamena sous haute tension
Les déclarations du vice-premier ministre tchadien chargé des Affaires sociales, Mahamat Idriss Déby Itno, ont marqué les esprits lors du Forum africain de l’eau. Dans une allocution percutante, il a mis en garde contre les risques liés à la gestion des ressources hydriques, évoquant une déclaration passée de l’ancien président tchadien Idriss Déby Itno : « Si le Congo ne veut pas nous donner de l’eau, nous serons obligés de la prendre, d’une manière ou d’une autre ! ». Ces propos, prononcés dans un contexte de tensions diplomatiques, rappellent les interventions militaires du Tchad en Centrafrique sous couvert de la Seleka, avant la disparition d’Idriss Déby Itno en avril 2021.
Les ambitions congolaises en matière d’eau et d’infrastructures
Le président de la République démocratique du Congo (RDC), Félix Tshisekedi, a profité de l’événement pour présenter un plan ambitieux : porter d’ici 2035 le taux d’accès à l’eau potable à 60 %, celui de l’assainissement à 50 %, et garantir un accès adéquat aux infrastructures hydriques dans 80 % des écoles et établissements de santé. Cinq axes stratégiques ont été avancés :
- Une approche intégrée : lier l’eau à l’agriculture, l’énergie, la santé et l’urbanisme pour une gestion cohérente des ressources.
- Une gouvernance renforcée : des institutions plus performantes, une transparence accrue et une redevabilité renforcée dans la gestion des infrastructures.
- Des projets matures et attractifs : préparer des initiatives techniquement solides et financièrement viables pour séduire les investisseurs publics, privés et internationaux.
- Un financement diversifié : mobiliser des fonds publics, privés et des partenariats internationaux pour concrétiser les projets.
- L’eau comme levier industriel : développer sur le continent africain une filière locale pour la production de tuyaux, pompes, compteurs, systèmes d’irrigation et solutions numériques dédiées à la gestion de l’eau.
Félix Tshisekedi a insisté sur l’impossibilité pour un État de garantir seul sa sécurité hydrique, plaidant pour une coopération continentale et une gouvernance partagée des ressources en eau. Il a lancé un appel à former une coalition entre les États africains pour faire de l’eau une priorité politique absolue.
Un boycott révélateur de tensions régionales
Malgré l’importance du sujet, aucun autre pays membre de la Commission du bassin du lac Tchad n’a répondu présent à N’Djamena. Ni le Cameroun, ni le Niger, ni le Nigeria n’ont envoyé de représentants. Pourtant, le lac Tchad, autrefois vaste étendue de 25 000 km² en 1964, ne couvre plus que 2 000 km² en 2024, avec des crues exceptionnelles atteignant 4 500 km². Cette absence interroge sur les véritables motivations derrière ce désistement.
Les ombres d’un projet controversé : le transfert des eaux de l’Ubangi
En 2019, des alertes ont été lancées concernant des démarches visant à contourner les autorités congolaises pour mener à bien le transfert des eaux de l’Ubangi vers le lac Tchad. Un certain Kalele, dirigeant d’une ONG basé à Kisantu, aurait signé au nom de la RDC des textes relatifs à ce projet sans l’aval officiel de Kinshasa. Ces agissements s’inscrivent dans un contexte politique marqué par des divisions internes et une perte de souveraineté perçue.
À l’international, des rencontres sur la gestion des eaux congolaises se sont tenues à Bologne, en Italie, sous l’égide du mouvement Sant’Egidio, sans implication officielle des autorités de la RDC. Ces initiatives soulèvent des questions sur la représentativité des décisions prises en matière de ressources hydriques.
L’eau, enjeu vital ou ressource sacrifiée ?
Le professeur Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial de l’ONU pour le droit à l’alimentation, avait alerté sur une logique perverse : celle du peuple non rentable, privé de ses ressources naturelles au profit d’intérêts économiques mondiaux. En RDC, où l’eau s’écoule sans contrôle, du district de Mitwaba jusqu’à l’embouchure de Banana, les craintes d’un suicide collectif grandissent. Modeste Mutinga Mutuishayi, ancien sénateur et ministre, dénonce dans son ouvrage La République des Inconscients l’inertie des dirigeants face à cette urgence : « Si l’eau est la vie et que la vie n’a pas de prix, comment nos gestionnaires n’ont-ils pas encore compris l’abîme qui nous guette ? »
