La fin d’une ère : les dissensions Sonko-Diomaye ébranlent le sommet de l’État sénégalais

La scène politique sénégalaise, par nature dynamique, est fréquemment le théâtre de rivalités d’influence, qu’elles opposent des figures au sein d’une même formation ou des acteurs issus de courants différents. Une maxime bien connue en politique stipule qu’il n’existe ni adversaires permanents, ni alliés indéfectibles, mais uniquement des intérêts durables.

En politique, il n’y a pas d’ennemis permanents ni d’amis permanents, seulement des intérêts permanents.

Cette réalité se manifeste aujourd’hui au plus haut niveau de l’exécutif au Sénégal. Le duo Sonko-Diomaye, initialement uni par une vision commune, composé du président Bassirou Diomaye Faye et de son Premier ministre Ousmane Sonko, traverse désormais de profondes discordes internes. Ces tensions ont culminé le 22 mai avec l’annonce par le président du limogeage de son Premier ministre et la dissolution de l’ensemble du gouvernement.

Alors que le rassemblement du 8 novembre 2025 laissait déjà entrevoir les prémices de ces divergences, l’entretien du 2 mai 2026 a dissipé toute ambiguïté. Le chef de l’État lui-même a reconnu des désaccords avec son Premier ministre, pointant du doigt une « personnalisation excessive » du pouvoir autour de ce dernier.

Le système politique sénégalais a connu des transformations majeures, notamment avec l’émergence de Les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (PASTEF), désormais au pouvoir. Les recompositions sociopolitiques observées entre 2021 et 2024, dans un contexte de forte instabilité, ont montré comment ce parti, perçu comme antisystème, a su bousculer l’ordre traditionnel établi au Sénégal.

Un capital symbolique partagé, une utopie bicéphale

La formation de ce tandem inédit a pris forme lorsque Ousmane Sonko a désigné Bassirou Diomaye Faye comme son successeur, suite à l’invalidation de sa propre candidature. Initialement, cette alliance reposait sur une complémentarité stratégique : l’un gérait l’appareil étatique, tandis que l’autre apportait une forte légitimité politique durant les premiers mois de leur mandat.

Cependant, le grand événement politique du PASTEF le 8 novembre 2025 a révélé les failles de cette illusion bicéphale, principalement orchestrée par Ousmane Sonko. Le « après 8 novembre », selon les propres mots de Sonko, a marqué un tournant crucial pour la continuité de leur collaboration institutionnelle. La relation entre le président de la République et son Premier ministre est désormais dans une impasse, alimentée par des désaccords sur le choix du coordinateur de la coalition au pouvoir, des visions divergentes du pouvoir, et la sélection des alliés.

En conséquence, le slogan fédérateur « Sonko mooy Diomaye » (Sonko est Diomaye, en wolof), qui fut une stratégie essentielle pour la survie du PASTEF face au régime de l’ancien président Macky Sall, s’est progressivement estompé. Il a laissé place à des expressions distinctes telles que « Sonko est Sonko » ou « Ousmane est Sonko ». L’unité proclamée a cédé la place à une dualité désormais manifeste, voire assumée, où les rôles se redéfinissent et les ambitions s’affirment clairement. Cette évolution démontre que la fusion symbolique, qui avait créé un « habitus partisan unique » où les sympathisants ne percevaient qu’une seule force politique indivisible, s’est brisée.

Cette dualité au sommet de l’exécutif est l’aboutissement naturel de leur « complémentarité » initiale. La nature présidentielle du régime politique sénégalais impose une distinction nette où l’autorité du président ne se partage pas. Les prérogatives du président de la République et du Premier ministre sont clairement définies par la Constitution, transformant cette fusion originelle en une « rivalité douce ».

Tandis que le président Diomaye Faye adopte souvent une posture de réserve, garant des institutions, le Premier ministre Sonko maintient son registre de mobilisation et de rupture. Cette dynamique illustre ce que le sociologue français Pierre Bourdieu nommait la « position qui occupe l’homme », où le rôle institutionnel façonne les actions, le langage et la posture de l’individu. La fonction présidentielle impose un « habitus souverain » qui entre inévitablement en conflit avec l’habitus de « chef de parti » du Premier ministre. Conformément à une éthique de séparation des fonctions, le président Diomaye Faye a d’ailleurs démissionné de son poste de secrétaire général et de toutes les instances dirigeantes du parti PASTEF.

De plus, bien que souvent implicite, la ligne de démarcation entre le président de la République et son Premier ministre réside dans le passage d’une communication populaire de rue, telle que « Diomaye est Sonko », à une communication institutionnelle où l’image du président prévaut selon la logique protocolaire. Si Ousmane Sonko a contribué à porter Bassirou Diomaye Faye au pouvoir, ce dernier jouit aujourd’hui d’un pouvoir discrétionnaire, notamment en matière de nomination, ce qui a conduit à une bipolarisation politique entre les partisans de Diomaye et ceux de Sonko.

Les limites d’une dualité complexe

En physique, la mécanique des fluides enseigne que lorsque deux corps de masses différentes partagent un même espace, celui possédant une masse supérieure comprime l’autre. Appliquée à la relation entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, cette analogie suggère que le pouvoir n’est pas statique. Par un flux d’influence ascendant, Ousmane Sonko, grâce à son charisme et son contrôle du parti, confère une légitimité populaire au président Diomaye Faye. Inversement, par un flux d’influence descendant, le président Diomaye Faye, à travers ses décrets et décisions d’État, concrétise les aspirations du « Projet » en les inscrivant dans le droit positif sénégalais.

Ainsi, si Ousmane Sonko prend une place trop prépondérante, son influence empiète sur le domaine institutionnel de Bassirou Diomaye Faye, faisant apparaître le président sous tutelle. À l’inverse, si le président Diomaye Faye s’isole excessivement, il risque de perdre la source de légitimité que représente Ousmane Sonko. Ils se trouvent donc dans un système de dépendance mutuelle, potentiellement autodestructeur. Le pouvoir circule constamment entre le bureau présidentiel et la Primature, alimentant cette « rivalité douce ».

En imitant les désirs de l’autre, ils se transforment en doubles antagonistes. Plus ils se ressemblent, plus leurs divergences s’accentuent, car l’autre devient le miroir de sa propre ambition. Les deux acteurs convoitent les mêmes objectifs : le pouvoir, la présidence, le leadership. Ousmane Sonko aspire à détenir le pouvoir exécutif, tandis que Bassirou Diomaye Faye cherche à consolider sa position.

Ce qui se déroule actuellement au sommet de l’État sénégalais nous rappelle que, en politique, le « gentleman’s agreement » est souvent une chimère pour les idéalistes. C’est le syndrome du numéro deux qui refait inlassablement surface : le dauphin présomptif, initialement loyal et compétent, gravit les échelons avant de se retourner contre son mentor lorsque ce dernier accapare toute la lumière. Pour sa part, l’acteur hégémonique, dans sa quête de sécuriser les futurs scrutins, transforme un allié fidèle en adversaire par méfiance, créant ainsi une forme de paranoïa réciproque qui annonce une période de turbulences sociales et politiques au Sénégal.