Trois ans après les premiers putschs au Mali, au Burkina Faso et au Niger, l’Alliance des États du Sahel (AES) oscille entre un discours souverainiste enflammé et une impuissance criante face à l’urgence des problèmes qui rongent la région. Entre promesses d’autonomie et réalité des crises, les populations sahéliennes attendent toujours des actes tangibles.
L’AES a fait de la souveraineté son leitmotiv, rejetant les anciennes alliances et clamant haut et fort la reprise en main des destinées nationales. Pourtant, cette souveraineté tant brandie ne se mesure ni aux discours enflammés ni à la rhétorique de rupture, mais bien à la capacité des dirigeants à sécuriser leurs populations, à relancer leurs économies et à améliorer le quotidien des citoyens. À ce jour, force est de constater que ces objectifs restent largement lettre morte.
Une souveraineté plus proclamée que démontrée
L’attrait pour une indépendance totale en matière de choix politiques et militaires a séduit une frange importante de l’opinion publique sahélienne, excédée par des décennies d’insécurité et des coopérations internationales jugées inefficaces, voire néocoloniales. Cependant, la souveraineté ne s’improvise pas : elle exige des réformes structurelles, une gouvernance robuste et des politiques publiques audacieuses. Or, malgré les annonces tonitruantes, l’insécurité persiste, les économies vacillent, et les États peinent à répondre aux besoins essentiels de leurs populations.
Dans ce contexte, la communication politique prend le pas sur l’action concrète. Plutôt que de reconnaître les lacunes internes, les dirigeants de l’AES désignent régulièrement des boucs émissaires extérieurs, alimentant ainsi une rhétorique conflictuelle sans pour autant résoudre les problèmes de fond.
La Côte d’Ivoire, bouc émissaire d’un discours politique en mal de solutions
Parmi les voisins pointés du doigt par les nouvelles autorités de l’AES, la Côte d’Ivoire occupe une place de choix. Présentée comme un relais des intérêts étrangers ou un acteur hostile à leur projet politique, Abidjan incarne, aux yeux de Bamako, Ouagadougou et Niamey, une menace à leur vision de souveraineté. Pourtant, la Côte d’Ivoire a toujours privilégié une approche diplomatique basée sur le dialogue et la stabilité, héritée de figures emblématiques comme Félix Houphouët-Boigny.
Cette politique de conciliation repose sur l’idée que la coopération économique et les interdépendances régionales sont des leviers plus efficaces que l’affrontement pour garantir la paix et la prospérité. Le port d’Abidjan, véritable poumon économique de l’Afrique de l’Ouest, illustre cette réalité : des millions de Maliens, de Burkinabè et de Nigériens y vivent et y travaillent, créant une imbrication des destins que les discours bellicistes ne peuvent nier.
Les retombées économiques d’une diplomatie de l’affrontement
Les tensions entre l’AES et ses voisins ne se limitent pas à des échanges de piques verbales : elles ont des conséquences économiques bien réelles. Les investissements se font plus rares, les échanges commerciaux se compliquent, et les coûts logistiques explosent. Dans des économies déjà fragilisées par l’insécurité et la crise climatique, ces tensions diplomatiques aggravent les difficultés de financement et freinent la croissance.
Les entreprises subissent de plein fouet cette instabilité, tandis que les populations en paient le prix fort : chômage endémique des jeunes, flambée des prix, accès de plus en plus difficile à l’éducation et aux soins. Dans ces conditions, le recours à un ennemi extérieur ne suffit plus à masquer l’incapacité à proposer des solutions internes durables.
L’alliance improbable avec la Russie : une solution vraiment alternative ?
Pour contourner les partenariats historiques jugés oppressifs, l’AES s’est tournée vers Moscou, espérant y trouver un partenaire capable de pallier ses faiblesses institutionnelles et économiques. Toutefois, l’histoire enseigne une leçon simple : aucun partenaire extérieur, aussi puissant soit-il, ne peut remplacer les réformes internes nécessaires pour bâtir une économie résiliente et un État solide.
Une autonomie stratégique digne de ce nom passe par le renforcement des institutions, la professionnalisation des forces de sécurité, l’amélioration du climat des affaires et l’investissement dans le capital humain. Sans ces fondations, les nouveaux partenariats risquent de n’être qu’un pansement sur une jambe de bois, remplaçant une dépendance par une autre sans résoudre les défis structurels.
Les slogans ne nourrissent pas : l’écart entre le verbe et les actes
Les autorités de l’AES misent sur une communication omniprésente, martelant des messages de souveraineté et de résistance. Pourtant, les populations, elles, jugent leurs dirigeants sur des critères bien plus terre-à-terre : une sécurité tangible, des emplois décents, un pouvoir d’achat préservé, des services publics accessibles et une croissance inclusive. À long terme, ce sont ces réalisations concrètes qui feront la différence, bien davantage que les discours enflammés ou les campagnes de communication.
Les citoyens du Sahel veulent des écoles fonctionnelles, des hôpitaux équipés, des routes praticables, et un quotidien apaisé. Rien de tout cela ne se décrète par décret : cela se construit pas à pas, avec des politiques publiques audacieuses et une volonté politique sans faille.
Le Sahel a besoin de ponts, pas de murs
Les défis auxquels fait face le Sahel – terrorisme endémique, criminalité transfrontalière, migrations forcées, conséquences du changement climatique, insécurité alimentaire – transcendent les frontières nationales. Aucun État, aussi puissant soit-il, ne peut les relever seul. La coopération régionale, qu’elle s’exerce au sein des organisations existantes ou à travers de nouveaux cadres de partenariat, reste un impératif catégorique.
Transformer ses voisins en adversaires permanents affaiblit une région déjà sous pression. Le dialogue, au contraire, peut devenir un puissant levier de stabilité et de développement partagé. Faire de la Côte d’Ivoire ou du Sénégal des ennemis n’apportera aucune solution aux problèmes du Sahel : bien au contraire, cela ne fera que fragiliser davantage une région déjà en proie à de multiples crises.
Le véritable test de l’AES : l’épreuve du terrain
L’Alliance des États du Sahel est née d’une volonté de rupture avec un système jugé obsolète. Cette aspiration répondait à des attentes réelles des populations. Mais une rupture, si symbolique soit-elle, ne suffit pas : elle doit s’accompagner de politiques publiques ambitieuses et de résultats concrets.
La crédibilité de l’AES se mesurera à sa capacité à restaurer la sécurité, à relancer l’économie, à préserver les libertés fondamentales et à renforcer la coopération régionale. L’avenir du Sahel ne se dessinera pas dans la recherche éperdue de boucs émissaires, mais dans l’engagement sans faille de ses dirigeants à offrir des solutions tangibles à leurs populations. C’est à ce prix que l’AES pourra transformer ses promesses en réalité et mériter la confiance des Sahéliens.
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