Ibrahim Traoré et la traite orientale : quand l’histoire bouscule les silences du Sahel
En osant évoquer publiquement la traite négrière arabo-musulmane et ses liens avec l’islam radical contemporain, le capitaine Ibrahim Traoré a rompu un tabou bien plus profond qu’une simple provocation. Cette sortie, survenue à Ouagadougou, touche à une vérité historique que les puissances du Golfe et une partie de l’intelligentsia africaine préfèrent ignorer. Une analyse qui révèle les tensions mémorielles explosives du continent.
L’ombre d’une traite séculaire refait surface
Certaines vérités pèsent comme des chaînes invisibles sur l’Afrique. Celle que le chef de la transition burkinabè a exposée ce jour-là en est l’exemple parfait. En reliant explicitement la traite négrière orientale aux violences djihadistes qui ravagent le Sahel, Ibrahim Traoré a brisé un silence de treize siècles. Treize siècles de caravanes, de déportations massives depuis les rives du lac Tchad vers les marchés du Caire, de Tripoli ou de Zanzibar. Une histoire connue, mais soigneusement effacée des mémoires officielles.
Pourquoi ce mutisme persistant ? Parce que la traite orientale, à la différence de la traite atlantique, ne s’inscrit dans aucun récit mobilisateur pour les chancelleries occidentales. Pire : elle expose une réalité gênante. L’islam politique, souvent présenté comme une idéologie de libération anticoloniale, fut aussi, historiquement, un outil d’exploitation raciale. Une vérité que les élites postcoloniales, formées à l’école de l’unité contre l’ancien colonisateur, ont préféré enterrer plutôt que d’affronter.
Quand l’histoire se heurte à la politique
Les archives regorgent pourtant de preuves : les chroniques d’Ibn Battuta, les manuscrits de Tombouctou, les registres des sultanats du Sahel. Olivier Pétré-Grenouilleau, dans ses travaux pionniers, avait déjà mis en lumière cette réalité dérangeante. Pourtant, aucune commission de vérité n’a jamais siégé à Agadez ou à Tombouctou. Aucun musée national au Sahel ne consacre une exposition à ce pan sombre de l’histoire. Résultat ? Les groupes djihadistes ont récupéré ce récit à leur compte, présentant leur combat comme une révolte contre l’ordre néocolonial, tout en gommant soigneusement leur filiation avec une idéologie conquérante remontant aux Almoravides.
Traoré, en soldat plus qu’en historien, a brisé cette construction narrative. Une audace qui révèle les contradictions profondes de l’historiographie africaine contemporaine.
Une stratégie mémorielle aux conséquences explosives
Sur le plan stratégique, cette prise de parole est un coup de maître. En ancrant le combat contre le terrorisme dans une dimension historique et raciale, le capitaine burkinabè redonne une légitimité populaire à sa lutte. L’ennemi n’est plus une faction étrangère importée, mais l’héritier d’une longue tradition d’oppression venue des terres arabes. Une approche visant à rallier les communautés rurales, premières victimes du djihadisme, souvent délaissées par une élite urbaine sous influence des financements qataris ou saoudiens.
Mais cette stratégie comporte un risque majeur. En brandissant l’étendard de l’esclavage arabe, Traoré expose le Burkina Faso à une marginalisation diplomatique. D’un côté, il s’aliène les alliés traditionnels du Golfe, dont les réseaux religieux irriguent le Sahel depuis des décennies. De l’autre, il heurte une frange de l’intelligentsia ouest-africaine, qui y voit une manœuvre pour diviser le front noir contre l’ancien colonisateur blanc. L’histoire comparée des traites est un champ de mines ; Traoré y avance avec la fougue d’un soldat, sans la prudence d’un diplomate.
Le paradoxe de la repentance occidentale
Ce qui rend cette déclaration d’autant plus dérangeante pour les observateurs occidentaux, c’est qu’elle révèle les contradictions de leur propre politique mémorielle. L’UNESCO, les ONG et les facultés de sciences sociales ont appris une leçon : on se repent de la traite des Blancs, jamais de celle des Arabes. La mémoire à géométrie variable est une spécialité bien française, où l’on célèbre la diversité tout en étouffant toute critique de l’islam radical sous l’accusation d’islamophobie.
Ibrahim Traoré n’exige ni réparations ni excuses de la France. Il demande simplement aux siens de regarder leur histoire en face, même si elle dérange les alliés du Golfe. Cette indépendance mémorielle, aussi brutale soit-elle, est peut-être ce qui choque le plus dans les cercles parisiens. Elle rappelle une évidence : l’Afrique est désormais capable de conduire son propre récit historique, sans passer par le filtre déformant des anciennes puissances coloniales.
Une leçon pour les anciennes puissances
Que retenir de cette intervention sahélienne ? D’abord que les mémoires concurrentes ne se résoudront pas par des subventions ou des résolutions internationales. Elles s’affronteront sur le terrain des mythes fondateurs. Ensuite que l’islam politique, loin d’être une simple importation moyen-orientale, plonge ses racines dans une histoire séculaire de conquête et d’asservissement que les Africains ont trop longtemps préféré occulter.
Traoré a choisi son camp. Reste à savoir si le peuple burkinabè, épuisé par une décennie de guerre asymétrique, aura la force de porter ce fardeau mémoriel. Les historiens lui reprocheront peut-être d’avoir simplifié une tragédie complexe. Les politiciens lui reprocheront son manque de nuance. Mais une chose est certaine : en Afrique, comme ailleurs, les peuples qui ne maîtrisent pas leur propre histoire sont condamnés à la subir.
Pendant que les éditorialistes parisiens débattent de repentance et d’intersectionnalité, un militaire sahélien aux mains calleuses leur rappelle brutalement les lois implacables de l’Histoire. La vérité libère, dit-on. Au Sahel, elle est un lion qu’il faut savoir apprivoiser. Ibrahim Traoré vient d’ouvrir la cage. À lui de savoir si ses épaules seront assez solides pour en porter le poids.
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