Gabon : le Boulevard de la transition, entre avancées physiques et ombres financières

Économie

Gabon : le Boulevard de la transition, entre avancées physiques et ombres financières

Libreville — À Libreville, l’édification du Boulevard de la transition s’accélère sur deux fronts distincts. D’un côté, les pelleteuses et les camions redoublent d’efforts pour respecter les délais de livraison des premières sections. De l’autre, dans les coulisses administratives, une autre course, bien plus cruciale, est engagée : celle de la vérification des comptes publics.

Une enquête technique et financière, rendue publique il y a quelques jours, révèle des anomalies majeures concernant ce projet phare. Le montant initial du marché, estimé à 8 milliards de francs CFA, aurait été revu à la hausse pour atteindre 16 milliards. Par ailleurs, près de 3 milliards de francs auraient été versés à un opérateur étranger nommé Goran, sans que les garanties bancaires habituelles n’aient été exigées. Ces éléments, encore en cours de vérification par les autorités compétentes, transforment ce chantier en symbole des dérives possibles de la commande publique.

Un projet emblématique au cœur des controverses

Le Boulevard de la transition n’est pas un simple projet routier. Avec ses trois kilomètres de long, il s’inscrit dans une vision plus large de modernisation urbaine de Libreville. Son objectif ? Désengorger le trafic de la capitale et s’intégrer à un ensemble plus vaste incluant la future Cité administrative. Dès son lancement, il a été présenté comme une priorité nationale pour 2026, incarnant l’ambition d’une gouvernance rénovée.

Pourtant, les questions soulevées par l’enquête menacent de ternir cette image. Comment un marché public peut-il ainsi voir sa valeur doubler en cours de route ? Quelles procédures ont autorisé des décaissements contestés ? Autant d’interrogations qui touchent aux fondements mêmes de la transparence budgétaire.

Les révélations d’un audit et leurs implications

Les investigations menées par la Taskforce chargée du contrôle des participations et de la dette de l’État ont mis au jour des éléments troublants. Selon les constats, environ 3 milliards de francs auraient été versés à Goran sans garantie bancaire préalable. L’intéressé aurait été entendu dans le cadre d’une procédure administrative avant de quitter le territoire gabonais, après avoir reconnu, selon les rapports, des « erreurs graves ». Le dossier aurait ensuite été transmis au parquet pour examen.

À ce stade, aucune conclusion définitive ne peut être tirée. Les éléments disponibles ne permettent pas d’affirmer qu’une infraction a été commise, ni d’identifier formellement des responsables. C’est précisément le rôle de la justice que de déterminer la légalité des flux financiers, la validité des contrats et les éventuelles responsabilités. Cependant, une question persiste : si l’absence de garantie bancaire est avérée, pourquoi cette condition n’a-t-elle pas été respectée ? Si le coût du projet a effectivement doublé, quelles modifications contractuelles, quelles validations administratives et quelles justifications économiques ont été invoquées ?

Ces interrogations dépassent le seul cas de Goran. Elles soulèvent des enjeux structurels liés à la gestion des marchés publics, où se croisent décisions politiques, acteurs privés, financements étatiques et intérêts économiques.

Entre urgence urbaine et exigence de transparence

Parallèlement aux investigations financières, la Taskforce a intensifié le suivi du chantier. Un rapport daté du 22 août dernier, dont les conclusions ont été partagées, exige notamment un approvisionnement accéléré en matériaux, un renforcement des moyens logistiques et la reprise des travaux de nuit. Lors d’une réunion tenue le 20 août, l’objectif fixé était d’achever la section comprise entre les PK0+240 et PK0+800 d’ici le 1er septembre, sur instruction présidentielle.

Cette accélération répond à un impératif urbain majeur : répondre aux attentes des habitants en matière de mobilité. Pourtant, elle soulève une problématique de gouvernance. L’État a tout intérêt à livrer rapidement une infrastructure dont la population attend les bénéfices. Mais il doit également préserver les preuves, documenter chaque étape des contrats et identifier les responsabilités en cas d’anomalies avérées.

Le paradoxe du Boulevard de la transition réside précisément dans cette dualité. Plus le chantier progresse physiquement, plus la transparence des comptes doit être irréprochable. Les citoyens ne se contentent pas de constater l’avancement des travaux. Ils exigent de comprendre le coût réel de l’ouvrage, les raisons de ce coût et les règles qui ont encadré son attribution et son exécution.

Cette exigence est d’autant plus légitime que le gouvernement gabonais a déjà été confronté aux conséquences sociales et financières des grands projets urbains. En 2025, un plan spécifique avait été adopté pour gérer les déchets issus des démolitions liées à la modernisation de Libreville, incluant les travaux du Boulevard de la transition. De plus, les populations déplacées avaient bénéficié d’un soutien de la BDEAC pour leur relogement.

Le dossier doit donc être traité selon deux axes complémentaires et indissociables. Le premier concerne la livraison effective de l’infrastructure. Le second porte sur la vérité financière du marché. La réussite de l’un ne saurait compenser l’échec de l’autre.

Le Boulevard de la transition ne doit pas devenir le symbole d’un chantier où l’on ne mesure que les kilomètres de bitume posés. Il doit aussi incarner la preuve qu’un investissement public peut être suivi, justifié et vérifié, de la première signature jusqu’au dernier franc dépensé. Si les irrégularités évoquées s’avèrent fondées, les responsabilités devront être établies et les préjudices éventuels réparés. Dans le cas contraire, la justice devra le confirmer sans ambiguïté. Dans les deux scénarios, l’enjeu reste le même : faire de l’argent public une dépense traçable, explicable et conforme aux règles.