Frappe de drone au Niger : 17 civils tués dans une attaque controversée

Frappe de drone au Niger : 17 civils tués dans une attaque controversée

Une frappe aérienne attribuée à un drone militaire nigérien a causé la mort d’au moins 17 civils, dont quatre enfants, et blessé 13 autres personnes sur un marché très fréquenté à l’ouest du Niger, selon les informations recueillies. Cette attaque, qui a également fait trois victimes parmi les combattants islamistes, soulève de graves questions sur le respect du droit international humanitaire.

Une frappe controversée à Kokoloko

L’incident s’est produit dans le village de Kokoloko, situé dans la région de Tillabéri, à environ 120 km à l’ouest de Niamey et à moins de 3 km de la frontière avec le Burkina Faso. Selon les témoignages, l’État islamique au Sahel (EIS) est actif dans cette zone depuis plusieurs années. Des groupes armés islamistes multiplient les attaques contre les forces armées et les populations civiles au Niger depuis 2019.

Les autorités nigériennes n’ont pas encore réagi publiquement à cette frappe. Human Rights Watch a adressé une lettre au gouvernement de la junte militaire, qui a pris le pouvoir en juillet 2023, pour obtenir des éclaircissements, mais aucune réponse n’a été reçue à ce jour.

Des témoignages accablants

Des habitants ont décrit une scène tragique : entre 10h et 13h, un drone blanc a survolé deux fois le village avant de larguer une munition vers 13h30, alors que des centaines de personnes se trouvaient sur le marché. Un marchand de 36 ans, rescapé de l’attaque, a raconté :

« J’ai vu le drone voler, puis j’ai entendu un sifflement avant une explosion assourdissante. Le marché était bondé de femmes et d’enfants, de vendeurs de riz, de soupe à la viande et d’autres produits. Leurs enfants étaient là, ainsi que de nombreux marchands. »

Selon les témoignages, six combattants de l’EIS, certains armés, se trouvaient dans les environs au moment de l’attaque. Trois d’entre eux étaient présents sur le marché, tandis que les autres se trouvaient dans le village. Des habitants ont précisé que l’explosion avait provoqué un incendie alimenté par le carburant et les étals en bois du marché.

Un bilan humain dévastateur

Les conséquences de la frappe sont dramatiques :

  • 17 civils tués, dont 11 femmes (âgées de 29 à 50 ans), 2 hommes (32 et 55 ans) et 4 enfants (5 à 10 ans) ;
  • 13 blessés, parmi lesquels 4 femmes, 7 hommes et 2 enfants ;
  • Des corps carbonisés rendant l’identification difficile.

Un chef religieux de 67 ans a témoigné :

« J’ai compté 17 corps, principalement des femmes et des enfants. Les corps étaient carbonisés, ce qui a grandement compliqué leur identification. »

Les victimes ont été enterrées dans deux fosses communes, séparant les femmes et les enfants des hommes. Les trois combattants de l’EIS tués ont également été enterrés par les habitants.

Une attaque indiscriminée ?

Selon Human Rights Watch, cette frappe pourrait constituer une violation du droit de la guerre. Le droit international humanitaire impose aux parties en conflit de distinguer à tout moment les civils des combattants. Une attaque utilisant une méthode ou un moyen de combat dont les effets ne peuvent être limités, comme une munition explosive sur un marché bondé, est considérée comme une attaque indiscriminée et illégale.

Les images satellites et les vidéos analysées par l’organisation confirment l’ampleur des dégâts : zones calcinées, étals détruits et incendies actifs. Les données de la NASA (FIRMS) ont enregistré un incendie à Kokoloko à 13h31, heure locale, compatible avec le moment de la frappe.

Des drones turcs en cause ?

Depuis 2022, l’armée nigérienne aurait acquis plusieurs modèles de drones de fabrication turque, notamment les Bayraktar TB-2, Karayel-SU et Aksungur UCAV. Ces appareils, équipés de capteurs et de munitions guidées, pourraient avoir été utilisés lors de cette frappe. Les vidéos publiées en ligne montrent des dégâts compatibles avec l’impact d’explosifs puissants.

Exode massif et conséquences humanitaires

À la suite de l’attaque, la quasi-totalité des 1 200 habitants de Kokoloko ont fui vers des villages voisins ou ont traversé la frontière vers le Mali. Une femme, ayant perdu sa cousine et son neveu, a témoigné :

« J’ai passé la première nuit dans un village proche avec mes enfants, puis nous avons traversé la frontière vers le Mali avec presque rien. »

Les autorités nigériennes sont appelées à mener une enquête transparente et impartiale pour faire la lumière sur cette frappe et indemniser les victimes. Human Rights Watch a également exhorté les gouvernements étrangers soutenant l’armée nigérienne à exercer des pressions pour éviter de nouvelles victimes civiles.

Contexte sécuritaire dans la région de Tillabéri

Selon l’organisation Armed Conflict Location and Event Data (ACLED), la région de Tillabéri a enregistré en 2025 le « plus grand nombre de victimes civiles » dans le centre du Sahel, causées par des attaques menées par l’EIS, l’armée nigérienne et le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM).

En septembre 2025, des frappes aériennes de l’armée nigérienne avaient déjà tué plus de 30 civils dans un marché du village d’Injar. En janvier 2024, des frappes de drones sur le village de Tiawa avaient également fait des victimes civiles.

Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior sur le Sahel à Human Rights Watch, a conclu :

« Les gouvernements étrangers soutenant l’armée nigérienne devraient faire pression sur les autorités pour les inciter à adopter des mesures visant à éviter tout préjudice aux populations locales. Le gouvernement se doit de fournir des services aux personnes touchées pour les aider à se rétablir des blessures et des traumatismes subis, ainsi que de verser une indemnisation adéquate aux victimes et à leurs familles. »