Le Sénégal face à un dilemme économique sans précédent
La gestion de la dette publique du Sénégal s’impose aujourd’hui comme l’un des défis les plus pressants pour les autorités. Entre temporalités politiques et impératifs économiques, le gouvernement doit opérer des choix stratégiques pour préserver la stabilité financière du pays. Comme le soulignait Bill Clinton dans son analyse des décisions difficiles, « tôt ou tard, il faut faire ce qui est juste, même si cela semble impopulaire à court terme ». Cette citation résume parfaitement la situation actuelle : le Sénégal doit concilier efficacité budgétaire et viabilité de la dette, deux objectifs parfois contradictoires.
La théorie des choix publics, popularisée par Buchanan et Tullock, illustre cette tension. D’un côté, la temporalité politique, rythmée par les cycles électoraux, pousse à des mesures immédiates. De l’autre, une action publique durable exige une vision à long terme. Or, les chiffres récents de la dette publique sénégalaise révèlent une réalité alarmante : l’encours atteint désormais 23 666,8 milliards de francs CFA (hors dette parapublique), soit 118,8 % du PIB à fin 2024.
Une dette insoutenable : les trois leviers d’action
Pour inverser cette tendance, trois variables clés doivent être ajustées :
- Le taux d’intérêt apparent : son évolution détermine le coût global de la dette.
- L’encours rapporté au PIB : un ratio élevé signale une pression budgétaire accrue.
- La maturité moyenne pondérée : un allongement des échéances réduit les risques de liquidité.
Ces paramètres sont interdépendants. Une modification de l’un d’eux impacte directement les autres. Par exemple, un refinancement peut allonger la maturité, mais à condition que les nouveaux taux soient plus avantageux. Or, les données du marché régional (UEMOA) montrent une hausse des coûts : entre 6 % et 8 % en 2026, contre 3,4 % pour la dette extérieure et 5,3 % pour la dette interne. Le FMI, dans ses dernières évaluations, insiste d’ailleurs sur la nécessité d’une stratégie crédible pour obtenir un nouveau programme d’appui.
Recettes fiscales et refinancement : deux remèdes inefficaces ?
Le Plan de Redressement Économique et Social (PRES) : un pari risqué
En août 2025, le gouvernement a lancé le PRES, visant à générer 3 173 milliards de francs CFA de recettes supplémentaires d’ici 2028. Parmi les mesures phares :
- Recettes directes : 2 111 milliards de francs CFA.
- Effet multiplicateur : 1 062 milliards grâce aux réformes structurelles.
- Recyclage des actifs fonciers : 1 091 milliards attendus.
Cependant, les résultats à mi-parcours sont décevants. Au premier trimestre 2026, seules 54,2 milliards de francs CFA ont été collectés, loin des 703,6 milliards prévus pour l’année. Plusieurs facteurs expliquent cet écart :
- Potentiel fiscal limité : le taux de pression fiscale effectif (18,9 % du PIB en 2025) reste inférieur au potentiel structurel (25,3 % du PIB).
- Croissance économique atone : le PIB hors-hydrocarbures a progressé de seulement 2,2 % entre 2024 et 2025, contre 3,3 % l’année précédente.
- Dépendance au secteur informel : son poids freine l’efficacité des réformes fiscales.
Le service de la dette, lui, absorbe déjà 106,60 % des recettes fiscales en 2025. En 2026, il devrait atteindre 5 498 milliards de francs CFA, soit une hausse de 1 000 milliards. Dans ce contexte, le PRES apparaît comme un outil insuffisant pour redresser les comptes publics.
Le refinancement : une solution illusoire ?
Face à l’échec relatif des recettes fiscales, le gouvernement mise sur le refinancement pour boucler le budget. En 2025, 4 004 milliards de francs CFA ont été mobilisés sur le marché régional de l’UEMOA, contre 998 milliards en 2024. Pourtant, cette stratégie présente plusieurs inconvénients majeurs :
- Coût élevé : les taux de rendement oscillent entre 7 % et 8 % en 2026, contre 3,4 % à 5,3 % pour la dette existante.
- Maturité réduite : les investisseurs exigent des échéances plus courtes, augmentant les risques de liquidité.
- Aggravation de la dynamique de la dette : le refinancement coûteux alourdit le stock total de la dette, déjà à 25 198,48 milliards de francs CFA en 2025.
En 2025, l’encours de la dette a augmenté de 1 531,68 milliards de francs CFA, tandis que le ratio dette/PIB s’est amélioré à 112 % – mais seulement grâce à l’apport des hydrocarbures. Sans cette manne, le ratio aurait atteint 124 %. Cette amélioration est donc artificielle et ne résout pas le problème structurel.
Les indicateurs qui condamnent la gestion actuelle
Trois paramètres clés révèlent l’urgence d’agir :
1. Le solde primaire : un déficit chronique
Le solde primaire, qui mesure l’excédent des recettes sur les dépenses (hors charges d’intérêt), était de – 401,7 milliards de francs CFA en 2025, soit – 1,8 % du PIB. Pour stabiliser la dette à 119 % du PIB, un solde primaire stabilisant de + 2,7 % du PIB aurait été nécessaire. En 2026, la situation reste préoccupante : le solde primaire prévisionnel est de – 246 milliards de francs CFA, avec un taux d’intérêt apparent de 4,79 % – supérieur au taux de croissance hors-hydrocarbures (3,2 %).
Cette dynamique crée un effet boule de neige : les recettes ne couvrent ni les dépenses courantes, ni les charges d’intérêt, ni les investissements. L’État est donc contraint de s’endetter davantage pour combler ces déficits, aggravant ainsi la spirale de la dette.
2. Le taux d’intérêt apparent : une pression insoutenable
En 2025, le taux d’intérêt apparent de la dette était de 4,59 %, contre un taux de croissance hors-hydrocarbures de 2,2 %. L’écart entre les deux (2,4 points) illustre l’insoutenabilité de la dette. Pour inverser cette tendance, il faudrait que la croissance dépasse le coût de la dette – ce qui n’est pas prévu à moyen terme.
3. Le ratio dette/PIB : une illusion de stabilité
Le ratio dette/PIB s’est établi à 112 % en 2025, mais cette baisse est trompeuse. Sans l’apport des hydrocarbures, il aurait atteint 124 %. De plus, 14,3 % de la dette est exigible à court terme (d’ici 2025), ce qui expose le pays à un risque de liquidité immédiat.
Vers une refonte de la gestion de la dette ?
En réponse à cette crise, le gouvernement a créé une Direction Générale des Financements et de la Dette pour centraliser la gestion de l’endettement. Cette réforme institutionnelle est un pas dans la bonne direction, mais elle ne suffit pas. Pour éviter une crise financière, plusieurs pistes doivent être explorées :
- Renégociation des échéances : étaler les remboursements pour réduire la pression à court terme.
- Baisse des taux d’intérêt : obtenir des créanciers des conditions plus favorables, notamment pour la dette commerciale.
- Décote nominale : réduire certains encours pour alléger le fardeau.
- Rebasing du PIB : intégrer les hydrocarbures dans le calcul du PIB pour améliorer le ratio dette/PIB.
Ces mesures, bien que difficiles à mettre en œuvre, sont nécessaires pour éviter que le refinancement actuel n’évince les acteurs privés du marché financier domestique et ne freine l’investissement public. Comme le rappelle l’histoire économique, différer une décision difficile ne fait que l’aggraver.
Conclusion : pragmatisme ou illusion ?
Le Sénégal se trouve à un carrefour. D’un côté, les contraintes politiques poussent à des solutions immédiates, comme le refinancement ou l’austérité budgétaire. De l’autre, les réalités économiques exigent des choix stratégiques à long terme : renégociation des dettes, réforme fiscale profonde, et optimisation des dépenses publiques.
Ignorer ces impératifs reviendrait à jouer avec le feu. La dette publique sénégalaise n’est plus un problème technique, mais un défi existentiel. Sans action décisive, le pays risque de s’enliser dans une crise de liquidité, avec des conséquences dramatiques pour sa souveraineté économique et sociale. Le temps des demi-mesures est révolu : il est temps d’agir.
