Burkina Faso's new military leader Ibrahim Traore is escorted by soldiers in Ouagadougou, Burkina Faso October 2, 2022. REUTERS/Vincent Bado

Burkina Faso : quand la force remplace la légitimité démocratique

Une accession au pouvoir en rupture avec l’ordre constitutionnel

Depuis le putsch de septembre 2022 au Burkina Faso, chaque intervention publique du capitaine Ibrahim Traoré éclaire davantage les contours de son mode de gouvernance. Ses prises de parole récentes ne laissent aucun doute quant à son intention : assumer pleinement une prise de pouvoir obtenue hors des urnes et ériger cette violation des règles démocratiques en principe politique acceptable. Une position qui tranche radicalement avec les fondements mêmes de la légitimité d’un État.

Ibrahim Traoré n’a jamais été élu par le peuple burkinabè. Son ascension a débuté par un coup d’État ayant renversé le lieutenant-colonel Paul-Henri Sandaogo Damiba, lui-même arrivé au pouvoir après avoir lui-même destitué le président Roch Marc Christian Kaboré en janvier 2022. Cette succession de renversements militaires illustre une rupture sans précédent avec les mécanismes démocratiques, fondements essentiels de toute gouvernance légitime.

La légitimité par la force : un dangereux précédent

Pour ses partisans, cette prise de pouvoir par les armes serait légitimée par le soutien populaire dont bénéficie actuellement Ibrahim Traoré. Pourtant, cette logique pose un problème structurel majeur. Si la force devient un moyen acceptable d’accéder au pouvoir dès lors qu’elle rencontre un écho favorable, chaque insatisfaction future pourrait justifier une nouvelle intervention militaire. Une spirale qui menace la stabilité institutionnelle et place les armes au-dessus des urnes, au mépris des règles démocratiques.

Les conséquences de cette dérive sont doubles. D’une part, elle fragilise durablement les institutions en sapant leur autorité. D’autre part, elle installe un climat d’instabilité chronique où la violence se substitue progressivement à l’État de droit. Une dynamique qui expose le Burkina Faso à des risques politiques et sociaux difficilement réversibles.

Souveraineté et discours patriotiques : des substituts insuffisants

Le régime met en avant une rhétorique souverainiste, des ruptures diplomatiques et un regain de fierté nationale pour justifier son action. Ces éléments, bien que mobilisateurs, ne sauraient suffire à établir un bilan de gouvernance crédible. L’histoire démontre que les slogans, aussi enflammés soient-ils, ne compensent ni les défaillances économiques, ni les lacunes sécuritaires, ni l’affaiblissement des institutions publiques.

La communication politique occupe désormais une place disproportionnée dans la gestion du pays. Les discours enflammés, les symboles patriotiques omniprésents et les démonstrations de soutien largement médiatisées donnent l’illusion d’une adhésion populaire massive. Pourtant, ces apparences ne répondent en rien aux défis concrets qui avaient motivé le coup d’État : la restauration de la sécurité, la reconquête territoriale et l’amélioration des conditions de vie des Burkinabè.

Des résultats insuffisants face à l’urgence sécuritaire et sociale

La sécurité reste le principal critère d’évaluation du pouvoir actuel. Malgré les annonces de réorganisation militaire et les engagements pris, de vastes zones du territoire burkinabè demeurent sous la menace constante des groupes armés. Les attaques meurtrières, les déplacements massifs de populations et la crise humanitaire qui en découle affectent des centaines de milliers de citoyens. Dans certaines localités, l’accès aux soins, à l’éducation et aux services publics reste entravé, plongeant des milliers de familles dans une précarité alarmante.

Sur le plan économique, l’insécurité continue de paralyser les activités agricoles, de freiner le commerce intérieur et de dissuader les investisseurs. Les populations aspirent avant tout à des améliorations tangibles : création d’emplois, hausse du pouvoir d’achat, accès aux services essentiels et stabilité nécessaire à la reconstruction de leur avenir. Or, ces attentes fondamentales peinent à trouver des réponses à la hauteur des espoirs suscités il y a deux ans.

Concentration du pouvoir et restriction des libertés : une dérive autoritaire

Les critiques soulignent également une centralisation croissante du pouvoir. Les espaces de débat se réduisent, tandis que les journalistes, les membres de la société civile et les opposants évoluent dans un climat où toute contestation est rapidement assimilée à une trahison nationale. Cette confusion entre soutien à la nation et soutien au régime en place révèle une dérive préoccupante. Dans une démocratie, aimer son pays ne signifie pas approuver sans réserve ceux qui en assument la direction.

L’expression populaire « Jupiter rend fou celui qu’il veut perdre » prend ici tout son sens. Elle ne vise pas à critiquer l’individu, mais illustre une vérité universelle : le pouvoir absolu corrompt ceux qui l’exercent. L’histoire politique regorge d’exemples où des dirigeants, convaincus de leur mission providentielle, ont fini par rejeter toute critique, marginaliser leurs opposants et confondre leur destin personnel avec celui de leur nation. Une attitude qui, invariablement, conduit à l’isolement et à l’échec.

La légitimité ne se décrète pas

La véritable légitimité d’un dirigeant ne repose ni sur la force, ni sur les slogans, ni sur les déclarations de défi. Elle se mesure à l’aune du respect des institutions, de la protection des citoyens, du respect des libertés fondamentales, de l’amélioration durable des conditions de vie et de la capacité à accepter que le pouvoir n’est qu’un moyen, jamais une fin en soi. C’est à l’aune de ces critères que sera jugé le bilan d’Ibrahim Traoré.

Tant que les crises sécuritaire, économique et sociale persisteront sans solutions tangibles, les interrogations sur la légitimité et la pérennité de son pouvoir continueront de structurer le débat politique burkinabè. La force des armes, aussi justifiée soit-elle aux yeux de ses partisans, ne saurait remplacer la confiance construite par des résultats concrets et une gouvernance transparente.