Avenir de la démocratie face aux régimes militaires en afrique de l’ouest

L’Alliance des États du Sahel (AES), composée du Mali, du Niger et du Burkina Faso, fait face à une remise en question profonde de ses valeurs démocratiques depuis les prises de pouvoir militaires survenues entre 2020 et 2023. Ces bouleversements soulèvent des interrogations sur l’avenir de la démocratie dans la région.

La lutte contre le terrorisme et l’insécurité persistante sont souvent citées comme justifications par les nouvelles autorités militaires. Pourtant, la multiplication des attaques djihadistes et l’incapacité des gouvernements précédents à assurer la sécurité des populations ont conduit à une instabilité chronique. Dans ce contexte, certains citoyens ont perçu les coups d’État comme une solution temporaire pour rétablir l’ordre. Cependant, à mesure que les transitions s’étirent, les doutes s’installent quant à la volonté réelle des militaires de rétablir l’État de droit et les institutions démocratiques.

Au Mali, les consultations nationales organisées par les autorités militaires ont abouti à des propositions radicales : dissolution des partis politiques, interdiction des associations à caractère politique et promotion du général Assimi Goïta, chef de la junte, au rang de président pour cinq ans renouvelables. Ce dernier, arrivé au pouvoir après un putsch en août 2020, ne bénéficie d’aucune légitimité électorale. Son pouvoir repose sur un soutien populaire supposé, difficile à évaluer dans un climat marqué par la répression et la peur.

Une quête d’autonomie politique face aux modèles traditionnels

Au Niger et au Burkina Faso, les situations sont similaires à celle du Mali. Les consultations nationales organisées dans ces trois pays ont été boycottées par les principaux partis politiques, alors que la démocratie repose sur l’existence de contre-pouvoirs. Chaque pays doit adapter son modèle politique à ses réalités socioculturelles, mais dans le Sahel, une tendance se dégage : celle de rompre avec les structures néocoloniales et de s’inspirer de valeurs africaines pour construire un nouveau système.

Les récents coups d’État dans ces trois pays reflètent une volonté de s’affranchir des modèles politiques imposés lors des conférences nationales des années 1990. Ces dernières avaient pourtant instauré l’État de droit et l’alternance démocratique comme fondements des systèmes politiques en Afrique de l’Ouest. Aujourd’hui, une partie de l’opinion publique remet en cause ces principes, y voyant une source d’échec pour le développement et la stabilité.

L’instrumentalisation politique et les défis de l’alternance

Dans les trois pays de l’AES, les débats sur la démocratie occidentale sont vifs. Les acteurs des transitions militaires utilisent souvent l’opinion publique pour légitimer leur pouvoir, reléguant la démocratisation au second plan. Par exemple, au Mali, l’alternance démocratique avait été instaurée en 1992 avec l’élection d’Alpha Oumar Konaré, premier président démocratiquement élu. Pourtant, depuis 2012, le pays a connu une série de crises politiques et sécuritaires qui ont fragilisé ce processus, divisant profondément la population.

Au Niger, l’avènement du multipartisme dans les années 1990 avait suscité de l’espoir, offrant aux citoyens la liberté de s’exprimer et de choisir leurs dirigeants. Cependant, les dysfonctionnements institutionnels ont favorisé l’intervention de l’armée, notamment lors du putsch contre le président Mohamed Bazoum, démocratiquement élu. Depuis, les Nigériens sont divisés sur la perception de la démocratie et de son rôle dans le développement du pays.

Face à cette situation, la Cédéao et d’autres institutions internationales tentent de rétablir l’ordre démocratique par des sanctions. Pourtant, une partie des populations perçoit ces mécanismes comme une ingérence occidentale, renforçant le sentiment d’une lutte pour l’autonomie et la souveraineté des États de l’AES, qui ont choisi de quitter la Cédéao.

Les dirigeants militaires de l’AES, comme le capitaine Ibrahim Traoré au Burkina Faso, multiplient les déclarations provocatrices. Ce dernier a récemment affirmé qu’aucun pays ne s’était développé dans la démocratie, une affirmation contestée par des experts comme l’ancien ministre togolais de l’Intérieur, François Akila-Esso Boko, qui rappelle les échecs des régimes autoritaires.

Le rôle des partis politiques dans la transition

L’éducation des partis politiques est un enjeu clé pour l’opposition. Selon Jean Didier Boukongou, professeur de droit international à l’université catholique de l’Afrique centrale, les partis d’opposition doivent renforcer leur rôle et leurs responsabilités face aux régimes en place. Leur capacité à proposer des alternatives crédibles est essentielle pour garantir une transition démocratique réussie.

La situation n’est pas limitée à l’AES. En Guinée, un coup d’État en septembre 2021 a également conduit à une refonte du paysage politique. Plus de 50 formations politiques ont été interdites pour non-respect des critères d’évaluation, et un référendum constitutionnel est prévu pour septembre 2024. Ce processus est présenté comme une étape vers un retour à l’ordre constitutionnel, mais il est critiqué pour son manque de transparence et les restrictions imposées à la liberté d’expression.

Comme au Mali, au Niger et au Burkina Faso, la junte guinéenne est régulièrement accusée de réprimer l’opposition et de museler les voix dissidentes. Ces pratiques rappellent les défis auxquels font face les pays de l’AES dans leur quête d’un modèle politique adapté à leurs réalités.