Au Burkina Faso, la mémoire de Sankara au cœur d’un bras de fer entre l’État et sa famille

Depuis plusieurs années, la figure de Thomas Sankara occupe une place grandissante dans le discours officiel du Burkina Faso. Sous la transition dirigée par Ibrahim Traoré, les hommages se multiplient, les infrastructures mémorielles se développent et les références au capitaine disparu en 1987 deviennent un passage obligé de la communication gouvernementale. Mais derrière cette effervescence commémorative, une interrogation demeure : l’État cherche-t-il à honorer Sankara ou à s’approprier son héritage pour légitimer son propre pouvoir ?

Un rapprochement savamment orchestré entre Traoré et Sankara

La proximité entre le régime actuel et la mémoire de Sankara ne relève pas de la simple coïncidence. Elle est entretenue par une mise en scène institutionnelle soigneusement planifiée. En 2026, le gouvernement a instauré un cérémonial militaire mensuel dédié à Thomas Sankara, une initiative présentée comme émanant directement d’une instruction d’Ibrahim Traoré. Lors d’un hommage rendu en février 2026, le directeur de cabinet de la présidence a été jusqu’à déclarer que le « flambeau » de Sankara reposait désormais entre les mains du capitaine Traoré. Quelques mois plus tard, en juin 2026, le ministre des Affaires étrangères a repris cette formule, affirmant que ce même flambeau était porté « avec dignité et engagement » par le chef de l’État.

Cette rhétorique de la continuité n’est pas anodine. Elle installe progressivement l’idée que Traoré serait l’héritier politique direct de Sankara, celui qui aurait repris le combat interrompu par l’assassinat du 15 octobre 1987. Pourtant, la réalité est plus complexe, car la mémoire de Sankara ne se limite pas à un récit d’État. Elle appartient aussi à une famille, à une veuve, Mariam Sankara, à des enfants, à des frères et sœurs, dont le rapport avec le pouvoir de transition n’a jamais été aussi consensuel que le laisse entendre la version officielle.

Février 2023 : le précédent qui révèle les tensions

Pour comprendre les enjeux actuels, il faut revenir à un épisode déterminant. Après l’exhumation des corps de Thomas Sankara et de ses douze compagnons, le gouvernement décide en 2023 de procéder à leur réinhumation sur le site de l’ancien Conseil de l’Entente, rebaptisé Mémorial Thomas Sankara. Ce choix revêt une portée symbolique forte, puisque c’est précisément en ce lieu que Sankara et ses compagnons ont été assassinés.

La famille Sankara s’y oppose fermement. Le 16 février 2023, Mariam Sankara, ses deux fils Philippe et Auguste, ainsi que les frères et sœurs du défunt président, adressent une interpellation directe à Ibrahim Traoré pour lui demander de renoncer à cette décision. Ils proposent trois sites alternatifs : le cimetière de Dagnoën, le Jardin de l’Amitié et le Jardin Yennenga. Le désaccord devient public. La famille estime que la décision a été prise sans véritable consensus et annonce qu’elle ne participera pas à la cérémonie. Le 21 février, elle confirme qu’elle ne sera ni présente ni représentée. Le 23 février, l’inhumation se tient malgré tout. Le pouvoir avance, la famille reste à distance.

Cet épisode est essentiel pour saisir la suite. Il marque le point de départ d’une politique mémorielle ambitieuse, portée par l’État, mais contestée dans son principe par les proches de Sankara.

Une mémoire institutionnalisée et mise en scène

À partir de 2023, la présence de Sankara dans l’appareil d’État ne cesse de s’intensifier. Le mausolée destiné à Thomas Sankara et à ses douze compagnons est érigé sur le site du Mémorial. Ibrahim Traoré en pose la première pierre le 15 octobre 2023, et l’ouvrage est inauguré en mai 2025. Le projet est officiellement présenté comme un moyen de préserver et de promouvoir l’héritage politique du père de la révolution d’août 1983.

En 2026, cette politique franchit une nouvelle étape avec l’instauration des cérémonials militaires mensuels. Le pouvoir ne se contente plus de commémorer Sankara : il organise, institutionnalise et met en scène sa mémoire. Cette démarche permet à Ibrahim Traoré d’apparaître, dans le récit officiel, comme celui qui aurait enfin réhabilité pleinement Sankara, restauré son image et repris son combat. Une telle présentation contribue mécaniquement à rapprocher les deux figures dans l’imaginaire collectif : Sankara, le révolutionnaire assassiné ; Traoré, le jeune capitaine présenté comme son successeur.

L’héritage familial face à la construction d’un récit d’État

La question de la famille devient ici centrale. Pour les proches de Thomas Sankara, son héritage ne saurait être réduit à un instrument de communication politique ou à un décor de légitimation. Le corps de Sankara, ses restes, son lieu de sépulture et sa mémoire familiale possèdent une dimension intime que l’État ne peut pas entièrement absorber. Or, depuis 2023, le pouvoir a pris la main sur une grande partie de la mise en scène institutionnelle de cette mémoire : réinhumation, mausolée, cérémonials militaires, hommages officiels, discours sur la souveraineté et références permanentes à la révolution.

Le paradoxe est saisissant. Le pouvoir qui revendique aujourd’hui l’héritage politique de Sankara est aussi celui avec lequel une partie de sa famille s’était retrouvée en désaccord sur la manière même de disposer de ses restes. Il ne s’agit pas d’affirmer qu’Ibrahim Traoré cherche personnellement à « prendre » Sankara à sa famille, une telle intention relèverait de l’interprétation. Mais les faits permettent de constater autre chose : le régime construit progressivement un récit dans lequel Ibrahim Traoré apparaît comme l’héritier politique du capitaine Sankara et comme celui qui aurait repris son combat.

Cette construction n’est pas anodine. Elle permet au pouvoir actuel de s’inscrire dans une filiation révolutionnaire extrêmement puissante au Burkina Faso. Elle lui offre également une référence historique susceptible de donner une profondeur idéologique à son propre discours sur la souveraineté, le panafricanisme et l’indépendance. Des chercheurs ont d’ailleurs relevé la fréquence avec laquelle Traoré invoque la mémoire de Sankara et la manière dont son discours politique reprend certains thèmes associés à l’ancien président, notamment la souveraineté et le rejet de la dépendance extérieure.

Une mémoire disputée, entre histoire familiale et légitimation politique

C’est finalement la question la plus sensible. Thomas Sankara n’est pas seulement une statue, un mausolée ou une cérémonie militaire. Il est aussi une histoire familiale, une mémoire douloureuse et un combat politique dont l’interprétation ne peut être imposée par décret. Le pouvoir de transition peut légitimement honorer sa mémoire, restaurer des lieux, organiser des cérémonies et préserver ses archives. Mais une autre question demeure : peut-il, au nom de cette réhabilitation, se présenter comme le dépositaire naturel de son héritage ?

Le précédent de 2023 montre en tout cas que la famille Sankara n’a pas toujours accepté les choix du pouvoir sur cette mémoire. Et c’est là que se trouve toute l’ambiguïté du récit actuel. À force de se présenter comme celui qui « porte le flambeau » de Sankara, Ibrahim Traoré risque de faire glisser la mémoire d’un homme assassiné en 1987 vers une autre histoire : celle d’un pouvoir contemporain cherchant à inscrire son propre nom dans la continuité de la révolution. Sankara avait laissé une œuvre et une pensée. Traoré construit aujourd’hui son propre pouvoir. Entre les deux, la mémoire de Thomas Sankara est devenue un enjeu politique majeur.