Pourquoi les États-Unis réajustent leur politique envers les juntes du Sahel tournées vers Moscou

Les États-Unis viennent d’annoncer un virage majeur dans leur approche diplomatique et sécuritaire envers trois nations d’Afrique de l’Ouest traversant une crise politique et terroriste. Après des années de tensions consécutives à des coups d’État et au rejet des partenariats traditionnels avec la France, le Mali, le Burkina Faso et le Niger se tournent désormais vers la Russie pour leur soutien militaire. Face à cette évolution, Washington opte pour une reconnexion stratégique, axée sur des enjeux communs de sécurité et d’économie.
Un changement de cap diplomatique marqué
Le département d’État américain a récemment officialisé l’envoi d’une délégation de haut niveau, dirigée par Nick Checker, chef du Bureau des affaires africaines. Cette mission à Bamako, capitale du Mali, a pour objectif de manifester le « respect des États-Unis pour la souveraineté malienne » tout en proposant une collaboration renouvelée. L’accent est mis sur une « nouvelle voie » dans les relations bilatérales, écartant délibérément les différends politiques antérieurs.
Cette initiative s’étend également aux deux voisins du Mali, le Burkina Faso et le Niger, avec lesquels les États-Unis souhaitent renforcer la coopération dans les domaines sécuritaires et économiques. Une démarche qui contraste avec la position précédente de l’administration Biden, laquelle avait suspendu toute collaboration militaire après les putschs qui ont renversé les gouvernements civils entre 2020 et 2023. L’ancien président nigérien Mohamed Bazoum, toujours retenu contre son gré, symbolise cette rupture.
Cette volte-face reflète une évolution notable de la politique étrangère américaine, accélérée par le retour de Donald Trump à la présidence en 2025. Contrairement à l’ère Biden, axée sur la démocratie et les droits humains, l’administration actuelle privilégie désormais une approche pragmatique, centrée sur les intérêts stratégiques.
Sécurité et ressources : les nouveaux piliers de la relation
Plusieurs décisions récentes illustrent ce changement : la fermeture du bureau de l’USAID, principal acteur de l’aide au développement dans la région, a été actée quelques jours après l’investiture de Trump. Cette fermeture s’inscrit dans une logique de recentrage sur des priorités plus ciblées, notamment la lutte antiterroriste et l’accès aux ressources minières.
Le Sahel, cette bande semi-aride au sud du Sahara, concentre désormais l’attention des États-Unis en raison de la menace djihadiste qui y sévit. Selon des estimations, cette région représente près de la moitié des décès liés au terrorisme dans le monde. Les craintes vont au-delà des frontières locales : la perte de contrôle territorial par les gouvernements pourrait offrir des sanctuaires aux groupes armés, avec des répercussions internationales.
Les analystes qualifient désormais le Sahel d’« épicentre du terrorisme mondial », un foyer capable de menacer la stabilité internationale à long terme. La zone des « trois frontières », où se rejoignent le Mali, le Burkina Faso et le Niger, est particulièrement instable, sous l’emprise croissante de l’État islamique au Grand Sahara (EIGS). Récemment, l’attaque de l’aéroport de Niamey, au Niger, a rappelé l’urgence de la situation.
Outre la menace sécuritaire, les États-Unis s’intéressent aux richesses naturelles du Sahel, comme l’or, le lithium (essentiel pour les batteries rechargeables) produit au Mali, ou encore l’uranium nigérien. La junte de Niamey a récemment pris le contrôle des mines d’uranium exploitées par le groupe français Orano et envisage désormais un partenariat avec Moscou pour leur exploitation.
Russie et États-Unis : une rivalité stratégique au Sahel
L’influence grandissante de la Russie dans la région, notamment via le déploiement de 1 000 mercenaires du groupe Wagner au Mali et de contingents plus modestes au Burkina Faso et au Niger, inquiète Washington. Cependant, contrairement à l’administration Biden, qui considérait ces interventions comme une menace pour la stabilité régionale et les droits humains, l’équipe Trump adopte une posture plus nuancée.
Les États-Unis ne voient plus la présence russe comme un danger systémique, mais plutôt comme une opportunité de rééquilibrer les alliances locales. L’objectif affiché est de proposer une alternative crédible à l’influence exclusive de Moscou, tout en évitant toute escalade militaire directe. Rudolph Attalah, haut responsable américain de la lutte antiterroriste, a d’ailleurs souligné lors d’une visite à Bamako que Washington était « plutôt serein » face à l’engagement russe.
Cette stratégie se concrétise par un soutien accru en renseignement et potentiellement en armements, sans pour autant envisager un déploiement massif de troupes. Le général John Brennan, directeur adjoint de l’Africom, a confirmé que les États-Unis continuaient à appuyer les trois pays dans leur combat contre les groupes djihadistes, notamment l’État islamique. Cependant, aucune réouverture de la base de drones d’Agadez, au Niger, n’est prévue, celle-ci ayant été fermée après des pressions de l’administration Biden pour un retour à l’ordre démocratique.
Une coopération sous conditions
Ce nouveau partenariat s’inscrit dans le cadre d’une approche pragmatique, sans ingérence dans les affaires intérieures des pays concernés. Massad Boulos, conseiller principal pour l’Afrique au département d’État, a déclaré : « La démocratie est toujours appréciée, mais notre politique est de ne pas nous immiscer dans les choix souverains des peuples. » Une rupture nette avec l’approche précédente.
Cette stratégie permet également de contourner les sanctions imposées par la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) après les coups d’État. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont d’ailleurs quitté l’organisation l’année dernière pour créer l’Alliance des États du Sahel (AES), une confédération visant à renforcer leur autonomie. Cette sortie les soustrait aux exigences de gouvernance démocratique de la CEDEAO, ouvrant la voie à une collaboration plus étroite avec d’autres partenaires.
Les pays restants de la CEDEAO, confrontés à la propagation des groupes djihadistes vers des nations comme le Bénin, le Nigeria, le Togo, le Ghana et la Côte d’Ivoire, voient d’un bon œil cette réorientation stratégique. Pour eux, les renseignements et les armes fournies par Washington pourraient s’avérer décisifs dans la lutte contre l’insurrection.
Cependant, comme l’a démontré l’échec de l’intervention française au Sahel, qui a duré dix ans, les solutions purement militaires ne suffisent pas à rétablir une paix durable. Elles doivent s’accompagner de mesures visant à apaiser les tensions sociales et économiques qui minent la région.
À retenir
- Les États-Unis opèrent un virage stratégique au Sahel, privilégiant la sécurité et les ressources minières au détriment des exigences démocratiques.
- Le soutien américain se concentre sur le renseignement et les armements, sans déploiement massif de troupes.
- La rivalité avec la Russie pousse Washington à proposer une alternative crédible dans la région.
- Le Mali, le Burkina Faso et le Niger, désormais alliés au sein de l’AES, échappent aux pressions de la CEDEAO.
- La menace djihadiste reste un défi majeur, avec des répercussions régionales et internationales.
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