Nouveau gouvernement sénégalais : 5 points clés à retenir

Nouveau gouvernement sénégalais : 5 points clés à retenir

Le Premier ministre du Sénégal

Le Président Bassirou Diomaye Faye a dévoilé lundi soir la composition de son nouveau gouvernement. Dix jours après avoir relevé de ses fonctions son ancien Premier ministre Ousmane Sonko, cette équipe de 30 membres, dirigée par le Premier ministre Ahmadou Al Amine Mohamed Lo, doit désormais relever un pays confronté à une dette abyssale et réticent à toute restructuration.

Parmi les 30 membres de l’équipe, on dénombre 26 ministres et quatre ministres délégués. Seules quatre femmes y sont présentes, et aucune ne dirige un ministère dit de souveraineté.

Le PASTEF (Patriotes Africains du Sénégal pour le Travail, l’Éthique et la Fraternité) a choisi de boycotter cette nouvelle configuration gouvernementale. Cette décision s’inscrit dans un contexte où la majorité parlementaire, désormais aux mains d’Ousmane Sonko, président de l’Assemblée nationale, ne semble pas acquise au gouvernement.

1. Un gouvernement sans majorité parlementaire

Plusieurs figures du PASTEF ont quitté le gouvernement par fidélité à leur parti

Quelques heures avant l’annonce de la composition du gouvernement, le PASTEF a publié un communiqué indiquant son refus de participer à l’exécutif en raison de divergences profondes avec le Président Bassirou Diomaye Faye.

Parmi les figures marquantes ayant quitté l’équipe, on retrouve Birame Souley Diop (Énergie), Yacine Fall (Justice), Amadou Ba (Culture), Maïmouna Gueye (Famille et Solidarités), Ndeye Khady Gueye (Sports et Jeunesse), ou encore Olivier Boucal (Fonction publique).

Malgré ce boycott, certains anciens cadres du PASTEF ont été maintenus ou promus au sein du nouveau gouvernement. C’est le cas de Balla Moussa Fofana (Urbanisme et Aménagement du territoire), Yancoba Diémé (Défense, ancien ministre des Transports) ou Ibrahima Sy (Santé).

Cheikh Diba, également issu du PASTEF, a été reconduit au ministère des Finances, tout en héritant des portefeuilles de l’Économie et du Plan.

De nouvelles têtes issues du PASTEF font également leur entrée dans l’équipe, aux côtés d’alliés et proches d’Ousmane Sonko. On note notamment Cheikh Tidiane Dieye (Assainissement), Déthie Fall (Infrastructures), Moustapha Guirassy (Éducation nationale) ou encore Mamadou Lamine Dianté (Fonction publique).

Boubacar Camara, proche de Sonko, hérite quant à lui des ministères de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation.

La Coalition Diomaye s’impose avec six ministres, dont El Hadj Abdourahmane Diouf, nommé au ministère stratégique de l’Énergie et du Pétrole. L’avocat Me Moussa Sarr prend la tête du ministère de la Justice, en remplacement de Yacine Fall.

2. Une sous-représentation des femmes

Sur les 30 membres du gouvernement, seulement quatre femmes ont été nommées, contre cinq dans l’équipe sortante. Parmi elles, trois occupent des postes de ministres de plein exercice et une est ministre déléguée.

Les quatre femmes nommées sont : Marie Angélique Mame Selbé Diouf (Famille, Action sociale et Solidarités), Djirèye Clotilde Coly (Sports et Jeunesse), Ami Mara (Pêches et Économie maritime), et Mame Coumba Diop (Culture, Industries créatives et Patrimoine historique, auprès du ministre de la Culture).

Cette sous-représentation a suscité des critiques de la part de plusieurs organisations de défense des droits des femmes. Le Dr Coumba Mar Gadio, membre du Réseau des Femmes Leaders Africaines (AWLN), a souligné que cette configuration « ne reflète ni le poids démographique des femmes dans la société sénégalaise, ni leur expertise dans des secteurs stratégiques ».

Elle a appelé le gouvernement à prendre des mesures correctives pour « renforcer la présence des femmes dans les sphères de décision » et a estimé que « plusieurs ministères pourraient tirer profit de leurs compétences et expériences ».

Le Sénégal dispose depuis mai 2010 d’une loi instaurant la parité absolue entre hommes et femmes. Cependant, son application se limite aux postes électifs au sein des institutions, qu’elles soient totales ou partielles.

3. La question de la dette et des relations avec le FMI

Le Sénégal fait face à une dette colossale héritée de l'ancien régime

Le Sénégal est aujourd’hui étouffé par une dette colossale, dont une partie cachée est estimée à plus de 7 milliards de dollars. Jusqu’à présent, le pays a refusé toute idée de restructuration.

Cette question a d’ailleurs été au cœur des tensions entre Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko lors des discussions pour la formation du nouveau gouvernement.

Amath Ndiaye, économiste et professeur à la Faculté des Sciences économiques et de Gestion (FASEG) de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, estime qu’une « nouvelle direction » pourrait émerger concernant la gestion de la dette. « Le marasme économique est bien réel, avec une montée du chômage et une croissance prévue entre 2,2 % et 2,5 % en 2026, ce qui fragilise les perspectives économiques », a-t-il déclaré.

Il souligne la nécessité de « trouver un accord avec le FMI ». « On s’orientera vers des négociations avec un nouvel état d’esprit, contrairement à l’approche restrictive de la souveraineté adoptée par le gouvernement sortant », a-t-il ajouté.

Selon lui, « les autorités sont conscientes de la nécessité de parvenir à un accord avec le FMI pour reprofiler ou restructurer la dette sénégalaise », tout en reconnaissant la « difficulté de la situation ».

Le gouvernement d’Ahmadou Al Amine Mohamed Lo se trouve ainsi pris entre deux impératifs contradictoires : « trouver un accord avec le FMI pour une restructuration viable de la dette, ce qui pourrait impacter les subventions dans plusieurs secteurs économiques, et répondre aux revendications sociales liées au coût de la vie élevé, au chômage persistant, aux attentes des syndicats et à l’amélioration des services publics ».

La principale difficulté réside dans la nécessité de concilier ces deux objectifs apparemment opposés.

4. Une situation inédite au Sénégal

Ousmane Sonko, président de l'Assemblée nationale, instaure une cohabitation avec le gouvernement

Moussa Diaw, professeur émérite de Sciences politiques à l’Université Gaston Berger de Saint-Louis, qualifie la situation actuelle de « situation inédite au Sénégal ». Elle découle de la rupture entre la majorité parlementaire, élue en novembre 2024, et un Président de la République issu du même parti, devenu un adversaire politique.

Cette configuration s’explique par des divergences sur l’orientation politique à adopter pour répondre aux défis majeurs du pays : « reddition des comptes, résolution de la dette, justice pour les victimes des manifestations de 2021 à 2024 ».

Selon lui, « la cohabitation est désormais une réalité » : un Président sans majorité doit gouverner en élargissant ses alliances, tandis qu’un Parlement dominé par le PASTEF impose ses conditions, sans que les négociations n’aboutissent.

Moussa Diaw met en garde contre les risques de blocage institutionnel et souligne que « le gouvernement Al Aminou Lo n’a pas une grande marge de manœuvre ».

Un gouvernement sans majorité est « un gouvernement fragilisé, qui ne peut se permettre des projets novateurs s’écartant de la ligne tracée par la majorité ». Le Premier ministre devra faire preuve de « diplomatie » et éviter les rapports de force, car il ne dispose pas des moyens nécessaires pour les imposer. Le Parlement, avec sa majorité absolue, pourrait à tout moment bloquer ses initiatives.

5. Une répartition des pouvoirs conforme à la Constitution

Pour Moussa Diaw, le Président de la République et le Président de l’Assemblée nationale doivent placer l’intérêt du Sénégal au-dessus de toute considération politique.

Les deux institutions, indispensables à la stabilité de l’État, disposent de prérogatives constitutionnelles distinctes. Chacune doit jouer son rôle avec responsabilité, dans le respect de la nouvelle configuration politique.

Le politologue insiste sur la nécessité d’une « concertation constante » et d’un « courage politique » pour éviter les tensions et les blocages. « L’intérêt supérieur du Sénégal doit primer sur toute ambition politicienne ».

Ce défi concerne autant le Président Bassirou Diomaye Faye que le président du Parlement Ousmane Sonko. Tous deux doivent œuvrer pour que « le Sénégal fonctionne et que les institutions marchent, afin d’éviter la conflictualité au sommet de l’État ».