Mali : les dessous cachés du fonds de 121 millions fcf pour les migrants de retour

Écouter la lectureDurée : 6 min

Le gouvernement malien a officiellement lancé un fonds de réinsertion de 121 millions de francs CFA pour soutenir 90 projets de migrants de retour. À première vue, l’initiative semble être une avancée majeure pour la réinsertion socio-économique des compatriotes revenus au pays. Pourtant, en scrutant les détails, une série d’interrogations et d’irrégularités surgissent, révélant un système où l’opacité le dispute à l’ambiguïté.

Une annonce officielle aux allures de vitrine politique

Lors d’une cérémonie présidée par le ministre des Maliens établis à l’extérieur et de l’Intégration africaine, Mossa Ag Attaher, les fonds ont été symboliquement remis à des projets sélectionnés dans des secteurs variés : élevage, agriculture, commerce ou encore artisanat. Avec une moyenne de 1 à 2 millions de FCFA par projet, l’État a financé intégralement cette opération via le Budget spécial d’investissement. Pourtant, derrière cette façade soigneusement mise en scène se cachent des zones d’ombre qui questionnent la légitimité même du dispositif.

Une sélection de projets entourée de mystère

Sur les 206 candidatures reçues, seuls 90 projets ont été retenus, sans que les critères de sélection ne soient clairement définis. Qui compose la commission chargée du choix ? Quels sont les véritables paramètres pris en compte ? Viabilité économique, vulnérabilité des bénéficiaires, ancienneté du retour, ou autres critères non divulgués ? Les précédentes éditions, telles que celle de 2024 avec 40 projets soutenus par des organisations de la société civile ou celle de 2025 avec 75 projets pour 100 millions de FCFA, n’ont jamais révélé de critères publics. Cette absence de transparence alimente les suspicions de favoritisme ou de sélection biaisée par des réseaux d’influence plutôt que par un mérite objectif.

L’absence de transparence : un flou maintenu sur les bénéficiaires et les montants

Le gouvernement n’a publié ni la liste des 90 bénéficiaires, ni les montants exacts alloués à chacun, ni la nature détaillée des projets retenus. Dans un contexte où la méfiance envers la gestion des fonds publics persiste, cette opacité est pour le moins troublante. Comment garantir que les fonds atteignent bien les destinataires annoncés sans se disperser en chemin ? Comment éviter que des intermédiaires ou des proches n’en captent une partie ? Sans ces informations, impossible d’évaluer l’efficacité réelle du dispositif.

Un suivi promis, mais aucune accountability concrète

Le ministre a annoncé un « suivi territorial » pour garantir la pérennité des projets financés. Pourtant, aucune évaluation publique n’a été rendue disponible pour les éditions précédentes. Combien des projets soutenus en 2024 existent encore aujourd’hui ? Combien génèrent des revenus stables et créent des emplois ? Combien ont disparu après l’épuisement des subventions ? Sans indicateurs de performance, sans audits indépendants et sans communication des résultats, ce fonds ressemble davantage à une opération ponctuelle qu’à une politique publique structurante.

Un effort réel, mais un impact limité face aux besoins

Depuis 2022, le programme MPRR-SSA, cofinancé majoritairement par l’Union européenne et mis en œuvre avec l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), a permis le retour de plus de 27 800 Maliens et soutenu plus de 14 000 projets de réintégration. Face à ces chiffres, 90 projets pour 121 millions de FCFA paraissent dérisoires. Bien que l’engagement soit louable, il reste symbolique et risque de créer une illusion d’action massive, alors que la majorité des migrants de retour restent sans accompagnement structuré.

Des questions sans réponses sur le financement et la cohérence du dispositif

Ce fonds est financé par le Budget spécial d’investissement, mais dans un contexte budgétaire serré, on ignore si ces 121 millions FCFA ne privent pas d’autres priorités essentielles. De plus, rien n’indique si les bénéficiaires sont exclusivement des migrants revenus récemment ou si le dispositif inclut des personnes revenues depuis plusieurs années. Enfin, la coordination avec les mécanismes existants de l’OIM et des partenaires techniques reste floue, ce qui pourrait entraîner des doublons ou des lacunes dans l’accompagnement des migrants.

Réinsertion des migrants : entre bonne intention et boîte noire

Soutenir nos compatriotes dans la reconstruction de leur vie après un parcours migratoire souvent difficile est une noble mission. Cependant, une politique publique digne de ce nom se mesure à sa transparence, à sa traçabilité et à ses résultats concrets. Or, le dispositif actuel ressemble à une boîte noire : 206 candidatures, 90 projets retenus, 121 millions de FCFA distribués… et un silence assourdissant sur ce qui suit. Tant que les listes des bénéficiaires, les critères de sélection et les bilans d’impact des années précédentes ne seront pas rendus publics, les doutes persisteront. Et dans un domaine aussi sensible que la réinsertion des migrants, le doute n’a jamais été une réponse suffisante.

Syndication de contenuAjoutez nos flux XML à votre agrégateur RSS (Feedly, Inoreader, Thunderbird...)