Lomé : la ZLECAf en crise après un refus d’entrée à l’aéroport ?

Lomé vibrait sous le rythme des discours ambitieux lors de l’ouverture du forum Biashara Afrika 2026, troisième édition d’un événement censé incarner l’avenir économique du continent. Pourtant, c’est une scène bien éloignée des promesses de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) qui a marqué les esprits : un simple contrôle aéroportuaire a suffi à exposer les contradictions criantes de l’intégration régionale.

Alors que les chefs d’État et les investisseurs s’apprêtaient à célébrer la libre circulation des personnes et des biens, deux hommes d’affaires nigérians et ghanéens, fraîchement arrivés d’Europe, se sont heurtés à un mur administratif. Leur crime ? Présenter des passeports nationaux valides au sein de la CEDEAO, une organisation pourtant fondée sur la suppression des barrières frontalières dès 1970.

L’incident, survenu à l’aéroport international Gnassingbé Eyadéma, a révélé une réalité accablante : pour fouler le sol togolais, mieux vaut brandir un passeport européen qu’un passeport africain. Les deux investisseurs, contraints de solliciter un visa de 24 heures en urgence, ont vu leur projet d’investissement s’envoler en quelques heures seulement.

La ministre nigériane de l’Industrie, du Commerce et de l’Investissement, Dr Jumoke Oduwole, n’a pas hésité à qualifier l’affaire de « symptôme révélateur » des dysfonctionnements qui minent la crédibilité de la ZLECAf. Son témoignage a fait l’effet d’une douche froide sur l’assistance : « Si un Européen devait subir le même traitement au sein de l’Union européenne, cela déclencherait une crise diplomatique instantanée. Ici, c’est presque une routine. »

Libre circulation des personnes : une utopie administrative

L’épisode de Lomé illustre un paradoxe saisissant. Alors que le Togo mise sur son image de hub logistique et financier pour attirer les capitaux, ses propres services frontaliers sabotent ses ambitions. Les visas imposés aux voisins africains envoient un signal désastreux aux investisseurs, tandis que les passeports européens offrent une entrée express.

Le contraste est d’autant plus frappant que la ZLECAf promet un marché unique de 1,4 milliard de consommateurs et un PIB cumulé de 3 400 milliards de dollars. Pourtant, les pratiques sur le terrain trahissent les discours. Un entrepreneur ghanéen présent lors du forum a résumé l’absurdité de la situation : « Si nous devons exhiber un passeport européen pour investir en Afrique, alors l’intégration n’est qu’un leurre. »

Faure Gnassingbé lance un ultimatum : 48 heures pour agir

Face à l’embarras général, le président togolais Faure Gnassingbé a choisi une réponse musclée, loin des habitudes des comités d’enquête interminables. En plein forum, il a ordonné au ministre de la Sécurité de régler « cette anomalie » sous 48 heures. Un délai serré qui en dit long sur l’urgence de la situation.

Le compte à rebours est lancé : d’ici la clôture de Biashara Afrika 2026, les services d’immigration togolais devront prouver qu’ils maîtrisent enfin les principes de la libre circulation. Une pression d’autant plus forte que les observateurs continentaux suivent l’affaire avec attention.

ZLECAf : un marché unique ou une coquille vide ?

Les réactions ne se sont pas fait attendre. Un économiste ivoirien a qualifié l’incident de « signal d’alarme » : « Sans libre circulation effective, la ZLECAf restera une coquille vide. » Les acteurs économiques alertent sur les risques : les barrières administratives non tarifaires, comme les visas ou les procédures frontalières complexes, étouffent le potentiel du marché continental.

Pourtant, des solutions existent. Harmoniser les règles de visas, digitaliser les contrôles aux frontières ou encore renforcer la volonté politique pourraient inverser la tendance. Car à Lomé, l’Afrique a appris une leçon amère : un simple tampon mal apposé peut coûter des millions en investissements perdus.