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L’énigme du ciment au Burkina Faso : au-delà des explications officielles

Face à l’envolée spectaculaire des prix du ciment, les autorités du Burkina Faso pointent du doigt l’essor des chantiers communautaires initiés par le programme « Faso Mêbo ». Pourtant, cette argumentation, bien que présentée comme économique, soulève de nombreuses interrogations et semble masquer des défaillances plus profondes.

Dans le pays, le coût de la tonne de ciment est devenu prohibitif pour une grande partie de la population, freinant considérablement le secteur de la construction et pesant lourdement sur l’économie nationale. Confronté à ce mécontentement généralisé, le gouvernement a avancé une explication récurrente : la cherté du ciment serait la conséquence directe de l’intense activité de construction générée par Faso Mêbo, un programme présidentiel axé sur les travaux communautaires. Cette justification officielle présente cependant une double faiblesse : l’efficacité réelle de Faso Mêbo est loin d’être unanimement reconnue, et son utilisation comme bouclier pour justifier les pénuries met en lumière des lacunes criantes dans la planification étatique.

Faso Mêbo : un levier politique à l’impact économique incertain

Présentée comme un pilier du développement endogène au Burkina Faso, l’initiative Faso Mêbo repose principalement sur la mobilisation citoyenne, le bénévolat et les dons de matériaux, dont le ciment. Si l’objectif d’impliquer la population dans l’édification du pays est louable sur le plan symbolique, la mise en œuvre économique et technique de ce modèle soulève de sérieuses questions.

En confiant la réalisation d’infrastructures d’envergure telles que des routes, des pavages ou des bâtiments publics à des dynamiques de bénévolat et de dons sporadiques, l’État s’éloigne des standards rigoureux de l’ingénierie et de la durabilité. Sans un suivi technique irréprochable et des budgets de maintenance garantis, de nombreux observateurs craignent que ces infrastructures à coût réduit ne se dégradent rapidement dès la première saison des pluies, transformant un effort populaire en un gaspillage de ressources. De surcroît, en contournant le secteur privé local du BTP, cette approche risque d’affaiblir les PME nationales, pourtant créatrices d’emplois durables et contributrices fiscales, au profit d’une gestion de chantiers souvent informelle.

L’incohérence de l’argument officiel face à la hausse des prix du ciment

Même en admettant que Faso Mêbo consomme une quantité significative de ciment, attribuer la flambée des prix à ce seul facteur relève d’une anomalie logique et économique profonde.

Dans une économie bien gérée, l’émergence d’un nouveau besoin d’État est anticipée. Affirmer que les prix du ciment s’envolent parce que les autorités en consomment massivement équivaut à reconnaître que le gouvernement a lancé un programme national d’envergure sans évaluer au préalable les capacités de l’appareil industriel à y répondre. Un État ne saurait être surpris par sa propre demande.

La véritable explication, que cette communication gouvernementale tente de masquer, réside ailleurs :

  • L’asphyxie énergétique des usines : Le principal obstacle à la disponibilité du ciment réside dans l’incapacité de l’État à garantir un approvisionnement électrique stable aux cimenteries locales. Celles-ci fonctionnent au ralenti en raison des délestages fréquents.
  • Le piège d’un protectionnisme rigide : En interdisant les importations de ciment pour prétendument protéger des usines nationales qui manquent cruellement d’énergie pour produire, l’État a lui-même orchestré la pénurie sur le marché burkinabè.
  • L’émergence d’un marché noir institutionnalisé : Cette rareté artificielle profite directement aux spéculateurs, face auxquels les mécanismes de contrôle du ministère du Commerce se montrent impuissants.

Blâmer Faso Mêbo pour la crise du ciment au Burkina Faso est une erreur d’analyse. Soit cette initiative est d’une portée modeste, auquel cas son impact sur le marché global est négligeable, soit elle est aussi massive que le prétend le gouvernement, et son lancement sans une planification industrielle adéquate constitue alors une grave erreur de pilotage. Dans les deux scénarios, la cherté de la vie et du ciment dans le pays ne trouve pas sa source dans le patriotisme des chantiers communautaires, mais bien dans les choix stratégiques défaillants d’un État qui peine à rationaliser son économie.