Après le Mali et le Burkina Faso, le Niger est devenu le dernier pays du Sahel à subir un coup d’État, bouleversant l’équilibre géopolitique et la stabilité régionale. Cette prise de pouvoir militaire, survenue dans un contexte déjà tendu par la présence de mercenaires du groupe Wagner et de groupes armés islamistes, soulève de vives inquiétudes quant à l’avenir de la sécurité dans cette zone stratégique.
1. Les événements clés du coup d’État au Niger
Le 26 juillet, un groupe de militaires, se présentant sous le nom de Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), a annoncé à la télévision avoir pris le contrôle du pays. Les putschistes ont justifié leur action par une prétendue dégradation de la situation sécuritaire et une mauvaise gouvernance. Ils ont procédé à la suspension de la Constitution, à l’arrestation du président en exercice, à la fermeture des frontières et à l’instauration d’un couvre-feu.
Le général Abdourahamane Tiani, qui dirigeait la garde présidentielle, s’est autoproclamé nouveau chef de l’État. Les motivations derrière ce changement de régime semblent principalement internes, selon Bruno Charbonneau, professeur agrégé en études internationales. Il suggère que le général Tiani, menacé de perdre son poste, aurait orchestré une mutinerie qui a rapidement escaladé en coup d’État.

Adib Benchérif, professeur adjoint à l’Université de Sherbrooke, souligne la particularité de cet événement : le coup a été mené par l’unité même censée protéger le président. Initialement, des membres du gouvernement ont même minimisé la situation, la qualifiant de simple « mouvement d’humeur », ne croyant pas à la possibilité d’un véritable putsch.
Bien que le Niger ait connu plusieurs interventions militaires dans sa vie politique depuis son indépendance, cette fois-ci diffère. La gouvernance du pays était jugée relativement stable, sans crise institutionnelle majeure, contrairement aux précédents épisodes. Cependant, les militaires ont invoqué les mêmes arguments de « dégradation continue de la situation sécuritaire » et de « mauvaise gouvernance économique et sociale » que ceux utilisés lors des coups d’État au Mali et au Burkina Faso.
Malgré ces justifications, M. Benchérif note que le Niger se portait mieux que ses voisins, y compris sur le plan sécuritaire. Ce coup d’État représente un revers majeur pour les pays occidentaux, qui considéraient le Niger comme un partenaire clé dans la région.
En mars, le secrétaire d’État américain, Antony Blinken, avait salué le Niger comme un « modèle de résilience, de démocratie et de coopération », annonçant une aide de 150 millions de dollars pour le Sahel. La France, contrainte de quitter le Mali, avait redéployé environ 1500 soldats au Niger pour la lutte contre les groupes islamistes, complétés par des drones et avions de combat. Les États-Unis y maintenaient également environ 1100 personnels de renseignement, et l’Union européenne avait lancé une mission d’entraînement avec des troupes allemandes et italiennes.
2. La situation actuelle au Niger après le coup d’État
Le président déchu, Mohamed Bazoum, refuse de démissionner et reste confiné au palais présidentiel de Niamey. Il a sollicité l’aide de la communauté internationale, notamment du gouvernement américain, pour restaurer l’ordre constitutionnel, comme il l’a exprimé dans une tribune du Washington Post.

Face à cette crise politique, les nations européennes ont rapidement organisé le rapatriement de leurs citoyens, avec près d’un millier de personnes évacuées, dont 577 Français. La junte a ciblé spécifiquement la France, annonçant la révocation des accords de coopération militaire et la suspension des médias français comme France 24 et RFI.
Les pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CÉDÉAO) ont réagi fermement. Lors d’un sommet extraordinaire à Abuja, ils ont lancé un ultimatum d’une semaine, expirant le 6 août, exigeant la libération et la réintégration du président Bazoum, n’excluant pas un recours à la force. Cette position résolue a surpris de nombreux analystes, contrastant avec la pression plus modérée exercée lors des précédents coups au Mali et au Burkina Faso.
Cependant, l’efficacité de cette menace reste incertaine, comme le questionne Adib Benchérif. De leur côté, les juntes militaires du Mali et du Burkina Faso ont averti que toute intervention armée au Niger serait considérée comme une « déclaration de guerre » à leur égard, menaçant de se retirer de la CÉDÉAO.
3. Le rôle potentiel de la Russie dans la crise nigérienne
La présence russe dans la région et les manifestations pro-Russie au Niger ont soulevé des questions sur une éventuelle implication de Moscou dans le coup d’État. Toutefois, les experts estiment qu’une ingérence directe est peu probable. La Russie est plutôt perçue comme un acteur opportuniste, exploitant les « vides stratégiques » et le sentiment anti-français grandissant dans la région, comme l’explique Bruno Charbonneau.
La Russie est avant tout un acteur opportuniste qui s’empare de vides stratégiques au moment où elle voit que l’Occident perd du terrain.

Néanmoins, les sanctions imposées par la CÉDÉAO et les pays occidentaux, menaçant de suspendre l’aide économique, pourraient pousser la nouvelle junte à se tourner davantage vers la Russie. Evgueni Prigojine, le chef du groupe de mercenaires Wagner, a déjà offert son soutien aux dirigeants nigériens, saluant le coup d’État comme une libération du joug colonial.
4. Les réactions de la population nigérienne
Une partie significative de la population nigérienne accueille l’arrivée des militaires avec un certain espoir. Nicolas Hubert, chercheur au Centre FrancoPaix, observe que de nombreux citoyens associent la pauvreté, la corruption et le statu quo à un régime perçu comme soutenu par les Occidentaux, et particulièrement par la France.

Même si la France n’est nullement responsable de la situation sociale et économique des populations rurales, elle appuie des régimes qui contribuent à faire perdurer des rapports de domination, d’autorité et d’exploitation.
Cette perception est renforcée par un sentiment de désillusion envers la démocratie, souvent associée à un modèle corrompu, comme le note Adib Benchérif. Il évoque même une certaine nostalgie, chez certains Nigériens, pour la période de dictature de Seyni Kountché (1974-1987).
Certaines populations, particulièrement les plus jeunes, peuvent voir l’arrivée de militaires au pouvoir comme la solution aux incompétences des précédents gouvernements.
5. Quelles sont les perspectives pour le Sahel?
Si la junte nigérienne parvient à se maintenir, les pays occidentaux risquent de perdre leur dernier allié majeur dans la lutte contre les groupes terroristes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique, dont l’activité est intense dans la région. Nicolas Hubert souligne la nature transfrontalière de cette insécurité, qui s’étend du Mali et du Burkina Faso jusqu’au nord du Bénin, du Nigeria, du Ghana et du Togo, où les attaques sont quasi hebdomadaires.

Selon le Projet de données sur la localisation et les événements des conflits armés (ACLED), les incidents violents impliquant des groupes islamistes militants ont plus que doublé au Sahel depuis 2020. Cette augmentation coïncide avec les prises de pouvoir militaires, notamment au Mali en août 2020. Le Centre d’études stratégiques de l’Afrique observe que, malgré les justifications des juntes promettant de mieux gérer la menace sécuritaire, la violence n’a fait qu’accélérer.
Au Burkina Faso, par exemple, le nombre de décès attribuables aux islamistes militants a augmenté de 69 % depuis le coup d’État, atteignant 3600 victimes. Nicolas Hubert met en garde contre la détérioration de la situation pour les populations rurales déjà vulnérables, soulignant que le renforcement de la réponse militaire peut entraîner des « exactions à l’encontre des civils », ce qui risque d’« approfondir les dynamiques conflictuelles dans la région ».
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