Désinformation genrée au Sénégal : une menace majeure pour les femmes dans l’espace public

Au Sénégal et en Côte d’Ivoire, une forme de violence numérique particulièrement agressive cible les femmes engagées dans la vie publique. Une enquête approfondie menée par Article 19 et Polaris asso met en lumière l’ampleur de la désinformation genrée, un fléau qui touche désormais plus de 60 % des citoyennes interrogées dans ces deux pays.

L’étude révèle que 61 % des participantes affirment avoir été les cibles de campagnes de dénigrement. Contrairement aux hommes, dont les idées ou les actions politiques sont généralement critiquées, les femmes subissent des attaques systématiques sur leur intégrité physique, leur vie intime et leur moralité. L’objectif n’est pas de débattre, mais de discréditer la personne en s’attaquant à sa sphère privée.

Le lynchage numérique des « 72 heures », une réalité sénégalaise

Une spécificité alarmante a été identifiée au Sénégal : le phénomène dit des « 72 heures ». Durant cette période, une femme publique — qu’elle soit journaliste, femme politique ou activiste — devient la cible d’un harcèlement coordonné. Sa vie est passée au crible, déformée par des photomontages et des récits mensongers visant à la présenter comme une personne immorale. Cette pratique vise explicitement à pousser ces femmes à se retirer des réseaux sociaux et, par extension, de la sphère publique.

Des profils ciblés pour leur visibilité

Les victimes ne sont pas choisies au hasard. Ce sont des femmes qui s’imposent dans la société :

  • Femmes politiques : accusées de devoir leur ascension à des faveurs sexuelles.
  • Journalistes : présentées comme étant à la solde de puissances étrangères.
  • Militantes : soupçonnées d’être financées par l’Occident pour déstabiliser les valeurs locales.

Les auteurs de ces attaques sont majoritairement des hommes âgés de 17 à 45 ans, résidant souvent dans le même pays que leurs victimes. On note également la présence de femmes participant à ces campagnes, qualifiées de « femmes patriarcales » dans l’analyse.

L’impact de l’autocensure et la responsabilité des plateformes

Les conséquences de cette hostilité digitale sont concrètes. De nombreuses femmes choisissent de restreindre leurs prises de parole, voire de quitter définitivement les plateformes numériques. Ce retrait constitue une perte majeure pour la démocratie, car il limite la participation des femmes aux débats essentiels de la nation.

La question linguistique aggrave la situation. Au Sénégal, beaucoup de contenus haineux sont diffusés en wolof. Or, les outils de modération de plateformes comme Facebook, Instagram ou TikTok, conçus en Occident, peinent à identifier et à supprimer ces contenus faute de compréhension des réalités locales et des nuances linguistiques.

Vers une reconnaissance juridique des violences numériques

Face à ce constat, l’urgence est à la réaction institutionnelle. Il est impératif que les autorités du Sénégal et de Côte d’Ivoire reconnaissent officiellement les violences numériques comme des violences basées sur le genre (VBG). Cette qualification permettrait de :

  • Légiférer spécifiquement contre le harcèlement genré en ligne.
  • Former les forces de l’ordre à l’accueil des victimes et à la prise de plainte.
  • Spécialiser les magistrats sur ces problématiques de cyberviolence.
  • Mettre en place des programmes d’éducation au numérique et au fact-checking.

Ces attaques ne sont que le prolongement numérique des violences subies par les femmes dans l’espace physique. Sans un cadre légal protecteur, l’espace digital risque de devenir une zone de non-droit où la voix des femmes est systématiquement étouffée.